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Cette pièce en vingt stations nous invite à prendre le métro avec l'Homme Sauvage, depuis la tête de ligne jusqu'au terminus. Dès que ça roule, l'Homme Sauvage s'en prend — verbalement — à tous les passagers, non pas pour faire la manche mais pour décharger sa fort méchante humeur.

Il leur reproche, collectivement, d'être nombreux et laids. À ces « maudits inévitables », ces « créatures de cauchemar », ces « très moches contemporains », il reproche tout bonnement d'être là. « Rendez vous invisibles » leur jette-t-il. « Allez dans les angles morts » et ainsi « on ne vous aurait plus sous les yeux ». Des moqueries aussi pleuvent : « Fini de lire dans le métro … À qui voulez-vous faire croire que vous êtes des lecteurs ? »

D'autres fois, l'Homme sauvage se met à invectiver des personnes précises en les tutoyant. Il s'en prend à un couple, à un ecclésiastique (à moins que ce ne soit le pape), à un professeur qui vient de corriger ses copies, à une femme même, tancée pour le pas rythmé de ses talons aiguille. « Quelle misère de déambuler à travers la monde en tant que femme, n'est-ce pas ? ». Tel passager ayant dû esquisser un sourire devant la situation : « Ta gaieté te rend plus débile qu'un vrai débile ne le serait jamais » l'attaque-t-il. « Et toi, de retour d'un énième tour du monde qui t'a rendu encore plus bête que tu ne l'étais au départ car voyager, n'est-ce pas, est devenu l'abêtissement suprême ». Autrement dit, c'est toute la civilisation que le sauvage rejette.

À force, les passagers du métro se sentent mal à l'aise et descendent de la voiture. Quand vient la dix-neuvième station l'Homme sauvage se retrouve seul et il exulte. « Enfin seul. Pas un chat. Personne, ô personne. Grandiose. Magnifique ». Débarrassé de la société des hommes, il s'enflamme : « Faire abstraction de vous : c'était le début de la pensée libre ». Mais son triomphe illusoire est de courte durée. Deux raisons à cela. D'abord il prend conscience que la solitude n'est pas si heureuse qu'il l'espérait, puis, patatras, surviennent le terminus et la Femme sauvage, la « reine de beauté », qui lui crie « Dégage ! » et lui lance une liste de supplices. En italique, en guise de didascalie, l'auteur précise : « Elle lui lance à la figure, presque mot pour mot, quelques-uns des qualificatifs qu'il avait lui même assénés aux autres passagers… »

Diverses interprétations peuvent être suggérées pour cette pièce plutôt réjouissante du fait de la jactance de l'Homme sauvage. On verra dans ce Souterrain blues une allégorie du destin, aussi une fable morale où l'affirmation exagérée de soi tourne à la confusion d'une telle posture pleine de vanité et de rage, sans compter que l'Homme sauvage ose utiliser des formules des Evangiles contre les passagers du métro : « Transforme donc l'eau en vin » ou encore « Seigneur, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font ». Après cela, ce blasphème, l'Homme sauvage pourra-t-il seulement être sauvé ?

Certains au contraire imagineront que l'Homme sauvage serait Peter Handke en personne, jouant à mépriser la société des hommes et s'en amusant !

Peter Handke. Souterrain blues. Un drame en vingt stations. Traduit par Anne Weber. Gallimard, 2013, 80 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE, #AUTRICHE