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P. Handke , qui considère  l’ignorance comme une détresse, a sans cesse besoin de savoir et de transmettre, autant ses pensées que ses ressentis. Mais il désire que son écriture ait un effet sur le lecteur, qu’elle suscite une « élévation »  intérieure. Refusant tout réalisme et toute chronologie dans « la succession apaisante du récit », le vrai « n’est perceptible que dans les transitions entre les phrases » et le recours aux analogies. Ainsi peuvent surgir des souvenirs, des rêves, des visions, par association d’images.

Cette position scripturale, c’est la « leçon » qu’il doit à la Sainte-Victoire . Subjugué par le tableau de Cézanne, “La montagne Sainte-Victoire” lors d’une exposition à Paris, P. Handke se rendit par deux fois sur le site pour conforter son saisissement.

Car dans ce tableau Cézanne suggère, par un dégradé d’ombres, une cassure dans la roche. Fasciné par ce « point invisible », l’auteur avait alors le sentiment de se fondre dans le tableau, comme si « son [moi] coutumier n’était plus personne » ; puis, par dilatation de conscience, s’oubliait dans l’amour universel. La peinture de Cézanne se révèle être, aux yeux de P.Handke, une écriture d’images, car l’artiste ne reproduit pas le réel mais le métamorphose, « l’accomplit » par le jeu des formes et des couleurs. Il en va de même pour lui, l’écrivain : l’objet, sa représentation et son écriture procèdent d’une même alchimie.

Son escalade de la Sainte-Victoire a eu pour lui force de révélation : il a éprouvé la cassure de la montagne comme un axe en lui et « je vis devant moi s’ouvrir le royaume des mots » écrit-il.

Son attention exceptionnelle à la nature, aux cigales, aux pins et mélèzes, comme à tous petits objets le fait s’oublier lui-même ; il se sent en plénitude, les limites de sa conscience deviennent poreuses à maints souvenirs.

Cette expérience sensorielle et psychique de la Sainte-Victoire éclaire le mode de pensée et d’expression de P. Handke : les espaces et les temps s’interpellent et construisent l’éternel présent de ses récits.

Peter Handke. La leçon de la Sainte-Victoire. Traduit par G.-A. Goldschmidt. Gallimard, 1985, 117 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE, #AUTRICHE