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Hormis In the Last Days of the City du réalisateur égyptien Tamer El Said qui a reçu la Montgolfière d'Or, quoi de notable dans la 38e édition du Festival des 3 Continents ?

J'évoquerai ici quelques autres films de la programmation, et pas seulement des œuvres en compétition, en commençant par deux titres qui ont échappé au rouleau compresseur sino-indien de la manifestation.

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Solo, solitude, film indonésien de 2016 et deuxième long-métrage de Yosep Anggi-Noen est de ceux-là. Suite à la création d'un nouveau parti démocratique dans l'Indonésie de 1997 à la fin du “règne” de Suharto, le poète et activiste Wiji Thukul s'éloigne temporairement de Java pour échapper à une arrestation, et change d'identité.

 

 Le poète prend le large... 

Le poète se réfugie pendant plusieurs mois dans un village de Bornéo en attendant que les choses se tassent, tandis que sa femme et ses enfants se morfondent à Solo au cœur de Java, surveillés par la police militaire. Peu d'action, peu de paroles : le rythme de ce film intimiste — et qui se refuse à emprunter la voie du biopic — est assez lent et des extraits des poésies (voix off) ponctuent une narration sans grand tapage, avec des images marquées par la végétation somptueuse et l'humidité du climat.

 

Les Ailes de mon père (My Father's Wings, 2016), du réalisateur kurde Kivanç Sezer dont c'est le premier long-métrage, nous emmène dans le monde de la construction des tours d'habitation en banlieue d'Istanbul. Le film nous immerge dans un monde de béton, de grues, de risques d'accidents du travail et de sous-traitants qui oublient de payer leurs ouvriers.

Ibrahim dans un chantier de la métropole

Loin de leur village, l'ouvrier Yusuf et son oncle Ibrahim triment dur. Le neveu rêve de la promotion sociale que son chef Resul lui fait miroiter. Mais l'oncle souffre d'un cancer qu'il cache à sa famille et il n'a pas assez cotisé pour prendre sa retraite. Yusuf cherche en vain comment sortir au mieux sa famille de l'impasse. Le titre s'explique par le dessin que sa fille lui montre au smartphone. Empreint de gravité, le film avance doucement vers un dénouement tragique.

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Trois films chinois

Œuvre du jeune réalisateur chinois Johnny Ma, Old Stone (2016) appartient aussi à la catégorie des premiers longs-métrages. Et comme pour Les Ailes de mon père il s'agit d'un drame professionnel et personnel à la fois. Lao Shi — littéralement Old stone, vieille pierre — gagne sa vie comme chauffeur de taxi. Un accident de la circulation vient, par une cascade de conséquences lui pourrir la vie et celle de sa famille. Au lieu d'attendre l'ambulance, et sans doute par humanité, il transporte lui-même à l'hôpital le motard qu'il a renversé, sans prévenir sa compagnie de taxis ni son assureur. Cette faute professionnelle donne prétexte à la compagnie d'assurance pour se soustraire au paiement des frais médicaux et les mettre à sa charge, or ceux-ci sont élevés car l'homme est dans le coma. Tenace, Lao Shi va chercher des solutions pour s'en sortir : les unes légales, les autres ne le sont pas, et ceci mène tout droit à un horrible drame final.

Lao Shi  cherchant de l'aide       

C'est aussi l'occasion pour Johnny Ma, qui a appris son métier au Canada, de nous amener à prendre conscience de l'individualisme dans lequel a plongé la société moderne, chinoise ou autre. Le passager que Lao Shi transportait ivre au moment de l'accident ne veut pas témoigner, sa femme vide son compte bancaire, son patron le licencie après une rixe entre eux, et l'épouse du blessé dans le coma attend de toucher l'assurance-vie et affirme que ce n'était pas un homme bien...

 

Film de Wang Bing, Bitter money, (2016) a pour objectif de montrer la vie des mingong, ces migrants chinois venus des provinces de l'intérieur vers les grands centres industriels. De la province de départ, le Yunnan paraît-il, on ne voit rien. En revanche, le réalisateur laisse apercevoir un quartier de Huzhou, la ville de la confection proche de Shanghai, où les migrants du film travaillent pour la plupart dans des ateliers. Vu la minceur du scénario — à part le conflit d'un couple — la fiction cède la place à du documentaire brut et répétitif abordant les dures conditions de travail, le rythme effréné devant les machines à coudre, la tristesse les dortoirs des ouvrières, le bruit permanent d'une ville chinoise où l'on klaxonne même la nuit. Bref, la chronique amère d'une Chine contemporaine. 

 Une ouvrière migrante et les dortoirs de la cité de la confection

 

Avec Life after Life, (Zhi fang ye mao, 2016) on change de catégorie et d'ambition pour un film où l'image de l'arbre tient une place singulière et insistante. Produit par Jia Zhang-ke, le puissant réalisateur de A touch of sin, ce premier long-métrage de Zhang Hanyi nous emmène avec délicatesse dans la Chine du loess et des villages semi-troglodytes. Après le décès d'un oncle qui était fier de son verger, Mingchung et son fils Leilei sont allés revoir le village natal qu'ils ont dû abandonner pour s'installer dans la ville proche en raison de l'extension de l'entreprise minière. Dans la forêt près de leur ancienne ferme, ils ramassent du bois et quand Leilei s'éloigne du chemin pour suivre la trace d'un lièvre, il tarde à revenir et quand il revient vers son père c'est avec la voix de sa mère décédée. Ce n'est pas seulement un film sur la réincarnation. Xiuying, la mère, revient d'entre les morts ( via le corps de son fils ) pour revoir son mari. Elle s'est donné pour but de sauver l'arbre qu'elle a planté dans la cour de la ferme ; ou plus exactement de transplanter l'arbre que son père lui avait donné jusqu'à un site qui le sauverait de l'entreprise minière qui saccage le paysage et en même temps cela assurerait la continuité du lignage familial.

Dans la cour de la ferme troglodyte

  Dans la cour de la ferme abandonnée

Conscients de l'importance de la tâche, le père et le fils se mettent au travail. Sortir l'arbre de son terrain, et le charger sur la remorque de l'ex-paysan n'est pas une mince affaire... Un vrai travail de Sisyphe ! Père et fils font le tour de la famille et des voisins, d'abord pour chercher de l'aide, mais aussi, à l'injonction de la mère, pour saluer les réincarnations des parents du mari : un chien et une pie pourraient bien être leur avatar. Le surnaturel ne semble étonner personne, ni les voisins, ni les parents, ni Leilei. Mingchung lui-même ne paraît nullement secoué, lui que l'on voit lentement tuer une chèvre pour nourrir les paysans assemblés. Et l'arbre, devenu arbre généalogique, trouvera sa place dans la plaine, comme un rempart contre la modernité qui aurait dû anéantir ses racines en même temps que celles de la famille. Alors, l'âme de l'épouse retrouvera la sérénité.

 

  L'arbre replanté
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Trois films indiens

Court (En Instance) de Chaitanya Tamhane. Présenté à la Mostra de Venise en 2014, ce film de prétoire fait la critique du système judiciaire indien à partir du procès monté contre un vieux chanteur populaire, Narayan Kamble, accusé d'avoir poussé un ouvrier égoutier au suicide et d'être impliqué dans des tentatives de subversion.

 

 Le chanteur en concert

L'accusation ne repose sur rien de solide comme on finit par le comprendre quand la veuve de la victime est appelée à la barre des témoins et que le témoin à charge cité par la police ressort comme un habitué à la solde de l'enquêteur.

 

 Le prévenu introduit à l'audience

 

Avec The Battle of Banaras (2014), Kamal Swaroop filme une campagne électorale tonitruante, celle de Modi et de ses concurrents en 2014 pour remporter les législatives de Bénarès, la cité sainte au bord du Gange. L'excitation incroyable, le bruit épouvantable, la fureur, la folie : telle est la société indienne quand elle se cherche un nouveau leader. Déjà connu comme gouverneur du Gujerat, Narendra Modi, le fils du vendeur de thé, s'oppose au vieux parti du Congrès, ainsi qu'au nouveau parti d'Arvind Kejriwal, l'AAP, le parti de l'homme ordinaire, dont le symbole est le balai contre la corruption. Au cri de Vive Shiva ! et de Mother India ! !a campagne tourna au triomphe du parti hindouiste BJP : tout un fanatisme, principalement hindouiste, qui nous emmène bien loin de la vie politique française... complètement endormie à côté. C'est ainsi que N. Modi devint en mai 2014 Premier Ministre de l'Union Indienne. Le film a été censuré dans « la plus grande démocratie du monde » — je veux dire en Inde.

 Modi et son état-major traversant Bénarès

 

Ship of Theseus, d'Anand Gandhi (2012), place en exergue une citation de Plutarque, connue comme le paradoxe de Thésée, qui demande jusqu'à quel point un navire qui a été restauré élément après élément reste encore le même bateau. Concrètement, ce film qui a reçu de multiples récompenses nous incite à réfléchir au don d'organe et à ses conséquences à travers trois histoires qui se rejoindront à la fin. Le film nous montre d'abord l'histoire d'une photographe très innovante qui a perdu la vue et qui la retrouve par une greffe de cornée, puis suit les aventures d'un moine souffrant d'une cirrhose, et enfin d'un trader que l'on découvre au chevet de sa grand-mère à l'hôpital.

 La photographe

En même temps chaque histoire a une autre portée, chacune bâtie autour d'une quête. Aliya la jeune photographe est à la recherche de la beauté. Non voyante, elle utilise un procédé imaginaire inventé par le réalisateur : son Canon est équipé d'un astucieux dispositif qui reconnaît la couleur des objets et la lui indique par une voix de synthèse ! Ayant recouvré la vue, elle restera aussi exigeante sur le choix de ses clichés.

 Le moine Maitreya

Activiste non-violent, Maitreya, le moine jain tout de blanc vêtu, est engagé dans un rigoureux combat contre les laboratoires pharmaceutiques et cosmétiques utilisant des essais sur les animaux et il refuse de prendre les médicaments des laboratoires qu'il a combattus tandis que son médecin lui explique la nécessité des soins et d'une greffe. Navin, le jeune trader, — que sa grand-mère accuse de trahir les valeurs indiennes et de s'être vendu aux Américains — s'inquiète de la vérité au sujet d'une greffe du rein ; sensible à la question parce qu'il vient d'être lui-même greffé, il découvre un trafic d'organe dont à été victime un pauvre ouvrier quand une appendicite l'a amené à l'hôpital. Son enquête mène au bidonville où habite Shankar à qui on a volé un rein, puis au Danemark où vit le receveur que Navin incite fortement à faire un geste de réparation. Navin souhaitait aussi en savoir plus sur l'homme à qui il devait son rein et son médecin l'adressera à une ONG spécialisée.

L'épilogue réunit Aliya, Maitreya, Navin et quelques autres personnes pour la projection d'un court film d'amateur sur l'exploration d'une grotte. L'auteur n'était autre que le donneur. Tous les huit ont bénéficié de dons d'organes de cette même personne décédée accidentellement. On pense au mythe de la caverne de Platon quand on voit l'ombre de celui qui filmait...

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