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Comment appeler le territoire de l'évêque sinon le diocèse ? À l'époque où l'Empire devint chrétien le diocèse était tout autre chose, une grande subdivision territoriale du pouvoir civil. Aussi utilisa-t-on longtemps le mot parrochia pour désigner un territoire qui se rattachait à un évêque avant que ce terme ne devienne la paroisse au sens de la communauté de base des fidèles. À l'époque donc où s'affirmait le christianisme, les premiers évêques s'installèrent souvent dans les cités, chefs-lieux des civitates si bien que les historiens eurent tendance à assimiler le “découpage” élaboré par le nouveau pouvoir religieux à celui des institutions romaines. Or, cette correspondance est toute relative et il fallut bien des siècles pour que les diocèses – au sens de territoire relevant d'un évêque – finissent par constituer sur la carte une mosaïque aussi claire que celle de départements relevant des préfets de la République.

L'évêque des premiers siècles, élu par ses fidèles, souvent un aristocrate, s'installe dans la cité « seul parmi les puissants à continuer à y résider ». « À partir du VIIe siècle, écrit F. Mazel, les évêques tendent à intégrer dans leur titulature une référence à leur siège, leur cité ou leur église. » En 616, par exemple, l'évêque Bernard se présente dans son testament comme « évêque de la sainte église du Mans ». Actes et Gestes de ces premiers évêques soulignent ce qu'ils font pour leur ville : (re)constructions d'églises, consécrations d'autels, fondations de chapelles, de monastères, constitutions de reliques des saints (souvent le premier ou un des premiers évêques de la cité), voire des travaux qu'en d'autres temps le seul pouvoir civil aurait entrepris, pont, murailles, fortifications, etc. Rien d'étonnant puisque les évêques de l'Antiquité tardive ont contribué à faire disparaître les antiques cadastres et les impôts directs qui auraient permis aux cités de continuer à fonctionner — comme on le voit à Auxerre, Tours, Marseille, Arles, Saintes, Bourges aux V-VIIe siècles. De plus, les remaniements territoriaux des royaumes “barbares” bouleversèrent les frontières, et les terribles troubles du VIIIe siècle (Normands, Sarrasins…) semèrent des destructions dans les diocèses. Les Carolingiens tentèrent de consolider au IXe siècle « la centralité des cités dans l'exercice du pouvoir » : une cité, un comte, un évêque. Ils s'efforcèrent de reconstituer les provinces ecclésiastiques et l'autorité des métropolitains désormais appelés archevêques.

Longtemps le principe d'un territoire strictement délimité resta accessoire. Pour reprendre les propos de Gélase Ier, ce n'est pas le territoire qui fait le diocèse mais le peuple des fidèles. Comme celui du roi ou des aristocrates, le pouvoir de l'évêque repose sur des « réseaux interpersonnels » en rapport avec « la parenté, l'amitié ou la vassalité ». L'évêque est responsable des sacrements de confirmations, ce qui l'amène à se déplacer, à sortir de son palais, parcourir les paroisses dispersées, rencontrer les prêtres, laisser une trace dans les mémoires, rattacher les campagnes à la cité. Il en va de même du rituel des rogations, avec des processions non seulement dans la ville de l'évêque, mais à travers le diocèse : on a pu par exemple cartographier le parcours des évêques d'Auxerre dans leur diocèse aux alentours de l'an 600 (carte p.115). La réunion des synodes crée un déplacement inverse, celui des prêtres vers la cité épiscopale, pour recueillir le saint chrème pour le baptême ; à cette occasion le prêtre offre à l'évêque l'eulogie, redevance qui manifeste la dépendance de son église (plus ou moins éloignée) envers l'église ou siège l'évêque, d'où l'appellation cathedraticum, — une redevance fixée à deux sous au concile de Braga dans l'Espagne wisigothique de 572.

Quand bien même les archives donnent des listes d'églises, de monastères, de domaines épiscopaux périphériques (où parfois l'évêque réside et meurt), cela ne suffit pas toujours à s'assurer des limites du diocèse. Même si les Carolingiens, en prescrivant la versement de la dîme pour tous les habitants de leurs royaumes là où ils assistent à la messe ont créé une fiscalité, celle-ci n'est pas non plus la source de la cohésion territoriale du diocèse. L'accord de certaines libertés aux monastères joua même un temps contre cette cohésion. En 863 par exemple, le pape Nicolas Ier affranchit Corbie et Vézelay d'une partie du contrôle épiscopal. Un siècle plus tard, en 998, l'abbaye de Cluny obtint de choisir son évêque pour la bénédiction de son abbé, avant de constituer une zone d'extra-territorialité du diocèse autour d'elle ! Une grande partie de l'ouvrage est donc nécessairement consacrée aux cas de limites mouvantes, incertaines et disputées des diocèses. La vacance d'un siège était souvent à l'origine d'une querelle. Pour mieux borner leur territoire, les évêques implantent fréquemment des églises et des monastères le plus loin possible vers le diocèse voisin, parfois avec le soutien de la puissance comtale, quitte à créer de nouvelles tensions, et comptent sur les pèlerinages vers les reliques de saints qu'on n'hésitait pas à transférer au meilleur endroit.

Les marges disputées concernent aussi bien la Gaule, que la Provence, la Germanie ou l'Italie. Un bel exemple est l'extension du diocèse de Nantes au sud de la Loire après les éphémères sièges de Rezé en 511 et Champtoceaux vers 560, ainsi qu'à la presqu'île de Guérande reprise à un diocèse de Vannes un temps sans titulaire. Le contrôle du Mont Saint-Michel a opposé l'évêque d'Avranches à ceux de Dol et de Rennes. Le sort du val de Trets entre Aix et Marseille a créé un conflit de trois siècles, seulement réglé en 1255 par Alexandre IV. Vers 575, en fondant le siège épiscopal de Maurienne, Gontran, le roi des Burgondes, initia une longue querelle aux confins du diocèse de Turin et dont l'objet portait sur le Val d'Aoste. En Italie encore, c'est l'affrontement entre les évêques de Sienne et d'Arezzo : un premier arbitrage vers 650 n'évita pas des rebondissements jusqu'au XIIe siècle ; le problème avait commencé suite à l'invasion lombarde qui avait créé une vacance du siège de Sienne. Dans de nombreux conflits, les ecclésiastiques n'hésitaient pas à fabriquer des faux pour étayer leur cause.

Comment ces « conflits d'interface » ont-ils été résolus ? Comment les évêques ont-ils consolidé leur territoire diocésain ? Outre la coopération des évêques les plus proches, c'est souvent l'intervention de la Papauté qui est remarquable à partir du moment de la “réforme” grégorienne : réunion de conciles, envoi de légats pontificaux, décisions pontificales. Ainsi la période de la Réforme grégorienne constitue le véritable tournant à l'intérieur du millénaire médiéval, une confirmation soulignée par l'historiographie actuelle. Les évêques ont fini par bénéficier de l'encadrement des libertés monastiques par la papauté. Le concile de Melfi de 1089 obligea les moines à faire confirmer leurs privilèges par l'évêque local, et reconnaître ainsi leur dépendance envers lui. Le décret de Gratien établissant le diocèse comme territoire délimité date de 1164. Les papes octroyèrent des bulles de confirmation incluant la délimitation des diocèses. Ces délimitations se fondèrent à la fois sur des raisons historiques et géographiques. En revanche, le découpage des nouveaux diocèses du bassin de l'Elbe avait été due aux empereurs ; là on ne pouvait ancrer la carte du diocèse sur l'héritage romain, à la différence de la Gaule, tandis qu'en Espagne, après la Reconquista les évêques cherchèrent à retrouver les limites datant de l'époque wisigothique. Plus tard, en 1317, la division de l'immense diocèse de Toulouse, qui fut l'œuvre du pape, s'appuya largement sur le réseau hydrographique. Finalement, Baldus de Ubaldis (1319-1400) élabora une théorie de la frontière naturelle (fleuve, crête de montagne...) au service de l'Eglise avant d'être au service des Etats.

Entre XIIe et XIVe siècle, on assista à la mise en place d'un nouveau mode de gouvernement des diocèses, subdivisés en doyennés, avec des listes exhaustives des églises paroissiales, et en archidiaconés, qui, pour une part ont « capté le souvenir des anciens pagi francs ». Les documents comptables, les visites pastorales, les synodes diocésains contribuèrent aussi à homogénéiser ces fameux diocèses : telle fut « la fabrique médiévale du territoire », l'Eglise montrant à l'Etat royal la voie d'une administration plus efficace.

Cet ouvrage imposant par son érudition comblera certainement les amateurs d'histoire médiévale, mais on ne peut éviter que l'histoire des institutions reste un domaine aride...

Florian Mazel. L'Evêque et le Territoire. L'invention médiévale de l'espace (Ve-XIIIe siècle). Seuil, L'Univers historique. 2018, 536 pages.

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #CHRISTIANISME, #HISTOIRE GENERALE