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Une banquière d'une ville du Nord, à la confluence de deux fleuves, et qui habite en périphérie dans un ancien relais de poste au milieu d'un quartier où affluent des étrangers recrutés dans les entreprises locales, se prépare à entreprendre un voyage qui la mènera en Espagne, dans un village de la Manche pour rejoindre l'écrivain qu'elle a choisi pour écrire son histoire et qui restera anonyme. Un tel début pousse le lecteur vers une mauvaise piste s'il croit trouver dans ce roman l'histoire réaliste d'un voyage. Cela commence par cette banquière dont on ne saura pas le nom, par ses préparatifs irrationnels, son cheminement à pied vers l'aéroport, puis un vol qui la conduit à Valladolid quand Madrid aurait été plus proche du but, et ça continue par cinq cents pages d'errances dans la Sierra de Gredos avant de rejoindre l'auteur à dix pages de la fin.

Partie de Valladolid en voiture, elle prend un car qui contourne Avila et la conduit jusqu'à Pedrada où la population vit dans des yourtes, puis franchit à pied la Sierra jusqu'à un improbable village nommé Hondareda, au creux d'une dépression que surplombe le pic Almanzor. Suit la confrontation du point de vue de la banquière et de l'observateur ou reporter qu'elle y a rencontré, à pied encore vers Candeleda (une bourgade qui existe bel et bien dans la Mancha), puis à pied toujours vers l'innommé village de l'auteur qui la reçoit dans un palais-entrepôt qui aurait appartenu à Jakob Fugger — en hommage, suppose-t-on à son activité de banquière.

On cherchera donc ailleurs le sujet du livre tout en mentionnant les thèmes récurrents qui sillonnent ce gros roman.

Le thème du refus du réalisme et de ses certitudes

Peter Handke, bien connu pour le primat de l'imaginaire et pour son manque d'intérêt pour le roman réaliste, multiplie les formules qui signifient à la fois approximation et refus de la précision détaillée. Pour preuve, cette incertitude des lieux et cette expression trois fois présente dans une courte phrase ! « Et c'est ainsi que la puissante banquière, l'aventurière, l'ancienne comédienne, ou Dieu sait ce qu'elle était encore, ce matin-là à Tordesillas ou Dieu sait où, dans le château ou l'auberge miteuse, recoud par exemple un bouton de la chemise de l'entrepreneur, ou de Dieu sait qui. » (p. 156)

De même que le château n'est qu'une auberge miteuse dans le roman de Handke comme dans celui de Cervantès, il est fréquent que les choses se transforment quand la banquière s'en approche ; c'est par exemple le cas de ce village :

« Contrairement à la nouvelle route de la Sierra, l'ancienne, aux endroits où nous bifurquions, ne traversait pas des zones entièrement dépeuplées. On avait tout du moins le sentiment, de temps à autre, que ces secteurs étaient habités. Mais à mesure que nous nous approchions, nous nous apercevions que les maisons — toujours isolées — étaient toutes en ruine, et manifestement depuis fort longtemps, depuis plusieurs décennies au moins, sinon depuis des siècles. » (p. 265)

« Confuse est l'histoire, limpides sont les tourments » déclare-t-elle à l'auteur ! (p. 58)

Le thème de l'écriture, du livre en train de se faire.

La banquière, tout en voyageant, s'imagine discutant avec l'auteur (pas Handke, mais le biographe espagnol qu'elle s'est choisi) de détails qu'il convient d'introduire ou d'exclure. Cela concerne aussi le titre du livre futur. « Et quand elle rencontra l'auteur, un peu plus tard, elle proposa le plus sérieusement du monde qu'il intitule le livre qu'ils écriraient tous les deux : La Voleuse de fruits. » (p. 373), allusion à quelque épisode de sa vie antérieure dans son village natal en terre slovène. Et encore : « Plus tard, quand elle rendit visite à l'auteur dans la Mancha, elle proposa un autre titre pour leur livre : La Liturgie de la conservation » car elle s'efforce de garder une image bien précise des lieux où elle passe.

Le thème de la marche et de la contemplation de la nature

Elle marche pour protéger son frère : non pas qu'il y ait un lien causal entre sa marche et le sort de son frère qui sort de prison, mais parce que c'est une épreuve qu'elle s'impose. La banquière qui a lu les économistes — au moins Adam Smith ! — voit dans sa marche une sorte de « main invisible », « une manière de gérer les choses dans leur ensemble (d'un point de vue utopique bien entendu).» (p. 426)

Avant de partir de chez elle et tout au long de sa route, son regard se pose sur la faune, la flore, les roches. Elle s'apitoie sur la forêt ravagée par l'ouragan dévastateur — tempête de 1999 ? — qui a dessouché des centaines d'arbres. Elle s'intéresse à un hérisson dans son jardin, aux pierres de la sierra, aux fougères des chemins, etc. Marcher et observer la nature : on reconnaît là une passion de Peter Handke.

Le thème de don Quichotte

De même que don Quichotte découvre au hasard de ses pérégrinations des villages et des gens extraordinaires, la banquière qui s'aventure en « navigatrice solitaire » rencontre elle aussi l'improbable. « A Hondareda, outre que la perception des surfaces et des volumes n'était pas la même qu'ailleurs, un autre temps était en vigueur ». Ses habitants étaient « sur la touche » selon le reporter, mais pour elle « ils avaient décidé d'eux-mêmes (…) de se retirer du jeu ». La moindre de leur originalité n'est-elle pas leur « façon singulière de tracer des formes dans l'air, ou d'écrire dans le vent » ? à moins que ce ne soit leur recherche pour « acquérir une contenance en toutes circonstances » et redonner vie « à une forme de chevalerie tombée depuis longtemps aux oubliettes » ? Cette localité avait vu converger les descendants d'expatriés de retour dans la péninsule et formant « une bande de robinsons », de « songes- creux », de « chimériques ». L'inspiration don-quichottesque est par ailleurs confirmée en exergue. « Ces colons étaient des êtres hybrides, moitié chevaliers, moitié mendiants ».

Le thème des rencontres étranges

Au cours de son voyage vers l'auteur, la banquière fait de multiples rencontres, autant d'occasions de récits dans le récit, comme dans l'œuvre de Cervantès, révélant à chaque fois une perte ou une rupture. La banquière reconnaît une personne qui l'a jadis interrogée, a rompu avec son passé de journaliste et puis se confesse : « J'éprouvais un profond dégoût pour l'écriture » et donc « ne plus écrire m'a rendue plus nonchalante, plus légère, a fait de moi une personne plus agréable. » (p. 344). Un tailleur de pierres a « surgi tout droit du Moyen-Âge » pour exposer son point de vue : « J'ai décidé de mon propre chef de choisir pour époque de référence celle qui, à mes yeux, me convenait le mieux : le Moyen-Âge » puisqu'il était fasciné par les chapiteaux romans. « J'ai pris alors la décision de ne plus être de mon époque, de ne plus être un homme d'aujourd'hui. » (p. 354). Un comédien qui incarne Charles Quint en route pour Yüste après son abdication fait aux convives de l'auberge de Pedrada l'exposé de ses adieux au pouvoir. Cette rupture avec le présent concerne même des groupes entiers, c'est ainsi que « les gens d'ici [Hondareda] avaient définitivement pris congé du présent. » (p. 446).

Le thème majeur de la perte de l'image

Elle concerne avant tout la banquière qui est sans nouvelle de sa fille Lubna (son nom n'apparaît qu'à la moitié du livre), de son frère qui sort de prison, et de son ex-compagnon qui l'avait abandonnée (enceinte) lors d'une précédente traversée à pied de la Sierra de Gredos. Cette perte affecte aussi le monde entier, pas que la vie personnelle.

« Il va de soi que l’auteur, comme tous les habitants de la planète à l’époque où cette histoire se déroule, avait fait l'expérience de la perte de l’image, et bien avant elle, l’héroïne ».

Il faut atteindre l'extrême fin du roman pour comprendre quelque chose à cette énigme de la perte de l'image. Comme les aventures de don Quichotte sonnaient la fin du Moyen-Âge, cette perte des images serait le signe de l'extinction des ressources planétaires mention faite à quelques pages d'un paragraphe où l'on apprend que dans un futur proche l'homme a « mis pour la première fois le pied sur Mars » et que « Belgrade (…) venait d'être conquise, pour la deuxième ou la troisième fois de son histoire, par les Turcs ».

« Lors du siècle passé, surtout — il y a peu de temps, au fond —, on s’est livré à une exploitation abusive des images, à un pillage qui s’est révélé meurtrier. Les richesses naturelles sont épuisées, et nous en sommes réduits à rechercher fébrilement les images artificielles, factices, fabriquées en série, qui remplacent aujourd’hui les images réelles, en donnent l’illusion, et accentuent même cette impression trompeuse, comme des drogues. »

Cet artifice, les habitants de Hondareda n'en veulent pas. Apparemment réconfortée par leur résistance, l'héroïne envisage de créer « une banque des images ».

« Dans l’image, le monde intérieur et le monde extérieur fusionnaient pour donner naissance à quelque chose d’autre, quelque chose de plus grand, de durable. Les images représentaient la valeur par excellence. Elles étaient notre capital le plus sûr (tout du moins, c’est ce que nous croyions alors). Le dernier trésor de l’humanité. » Finalement, c'est bien normal qu'une banquière s'intéresse au capital...

En somme Handke déplore ce monde virtuel qui coupe les hommes du regard sur l'environnement et les vide de toute capacité de réfléchir et d'imaginer ?

Peter Handke. La perte de l'image. Traduit par Olivier Le Lay. Gallimard, 2004, 633 pages.

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