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Les terroristes perpétrant des attentats sur notre sol et les djihadistes rejoignant la Syrie, les uns et les autres au nom de Daech, ont suscité émoi et colère mais aussi une concurrence des commentateurs. C'est contre les interprétations de certains d'entre eux, notamment Gilles Kepel et François Burgat, que s'élève cet essai magistral d'Olivier Roy que l'on connaît entre autres pour La Sainte-Ignorance (2008).

Contrairement à leurs prédécesseurs terroristes des années 1970-1995, ceux qui sévissent aujourd'hui se caractérisent par leur nihilisme suicidaire né de la révolte brutale contre une vie plate éloignée d'une réelle culture religieuse aussi bien que des valeurs de l'Occident. Leur radicalisation violente prend alors le chemin de l'extrémisme religieux et la cause d'un islam universel et imaginaire. La racine du mal n'est pas à chercher dans un dérapage du salafisme non plus que dans les problèmes aigus des banlieues, et elle n'a rien à voir avec la cause palestinienne ou quelque rancune post-coloniale, pas plus qu'avec l'influence directe des écrits de tel ou tel théologien. Olivier Roy balaie ces explications pour leur insuffisance ou leur inanité.

Ces « radicaux » (rien à voir avec les partis politiques français des IIIe et IVe républiques ni avec la gauche américaine!) qui sont-ils donc ? Se fondant sur le corpus des auteurs identifiés d'attentats commis ou projetés comme sur « le fichier de 4118 noms de djihadistes étrangers recrutés par Daech en 2013 et 2014 » l'auteur dresse ainsi un portrait-robot du djihadiste et du terroriste new look. Maîtrisant mal l'arabe, il fait partie de la deuxième génération (60 % de l'échantillon) devant le converti (25 %), et loin devant la troisième génération bien mieux intégrée ; il est en décalage par rapport à son entourage, il sacrifie à la culture de la violence, se prend pour un super-héros de jeu vidéo, sans avoir un profil psychopathologique particulier. Sa radicalisation a précédé son recrutement. Il menait une vie ordinaire jusqu'au moment où il reçoit l'appel d'une vocation soudaine. Il se gave alors de hadith sur internet, de sermons sur le djihad, en français ou en anglais, sans contextualisation historique. Il absorbe les clips de Daech, la revue Dabiq. Son Orient, « Cham », forme un espace islamisé imaginaire, sans frontières, ignorant les cultures locales. Dès lors il est prêt à tenir un discours apocalyptique pour se mettre en scène avant un suicide messianique.

« Nous aimons la mort, vous aimez la vie » : la formule d'Oussama ben Laden, reprise par tel ou tel djihadiste, dit bien cette fascination de la mort pour accéder d'urgence au paradis et qui évite de s'investir dans la politique ou l'action caritative puisque « la mort efface tous les manquements ». Le projet du djihadiste possède une dimension apocalyptique : fort de sa croyance millénariste, il doit favoriser la survenue de la fin des temps.

Olivier Roy explique fort bien les différences entre Al-QaIda et Daech et la proclamation du Califat par Al-Baghdadi a achevé leur divorce. Il rappelle les circonstances de la naissance de Daech en Irak sur les ruines de la dictature. Daech dénonce les chiites, mais aussi les salafistes et toute « occidentalisation » de l'islam — à laquelle conduit l'intégration du plus grand nombre dans les sociétés européennes. Au contraire Daech rêve du déclin de la société occidentale, une société à effrayer, à convertir sinon à détruire, qui ne vaut pas mieux que le chiisme, objet de son universelle détestation. Le djihadiste qui parvient en plein Cham débarque sur une planète inconnue pour jouer sa mortelle randonnée de jeu vidéo.

L'auteur, sceptique à l'égard des procédés de « dé-radicalisation », souhaite qu'on laisse s'exprimer les djihadistes repentants afin qu'ils s'apaisent, plutôt qu'on ne cherche à les soigner comme des malades par une sorte de lavage de cerveau typique des régimes totalitaires.

Malgré toutes ses qualités, l'ouvrage d'Olivier Roy ne me paraît pas expliquer suffisamment en quoi cette révolte propre à la jeunesse se mue chez quelques-uns et quelques-unes en radicalisation aux couleurs de l'islam plutôt qu'en quelque autre chimère. L'islam serait-il l'indépassable porteur d'absolu ?

Olivier Roy. Le djihad et la mort. Seuil, octobre 2016, 170 pages.

 

Tag(s) : #MONDE ARABE, #ISLAM, #ESSAIS, #ACTUALITE