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Parmi les nombreux récits d’enfances en temps de guerre, on remarquera celui de Gaël Faye. Au fil d’une narration très romanesque il met en lumière comment la guerre force un enfant à grandir, à prendre conscience de lui-même et de la violence du monde. On appréciera la maîtrise stylistique, l’écriture ample et fluide, l’émotion toujours contenue dans ce premier roman où se mêlent l’humour et le tragique. Gaël Faye s’est brutalement arraché à ses jeunes années mais il en a gardé un trésor : le goût des livres et des mots auquel Madame Economopoulos l’a initié, lui ouvrant ainsi son chemin de compositeur interprète.

Dans les années 1990, après les élections au Burundi deux présidents sont assassinés. Tandis que la guerre civile fait rage, s’ajoutent les conséquences du conflit rwandais, entraînant ce « petit pays » dans la tragédie, et les tutsis burundais plus que d’autres.

Dans la bande des cinq, à Bujumbura, seul Armand, fils de diplomate est noir ; les autres, « couleur caramel », ont un père français — comme le narrateur Gaby et les jumeaux — ou belge comme Gino. En outre la mère de Gaby, tutsie réfugiée au Burundi, a fui le Rwanda en 1963. Bien des menaces pèsent déjà sur les gamins mais ils n’en ont cure. L’auteur évoque avec humour leurs bêtises, les vols de mangues, les cigarettes et les bières partagées en cachette dans un vieux combi VW. Gaby noue avec Gino une véritable amitié. C’est le meilleur des mondes. Mais « le bonheur ça t’évite de réfléchir ». Or, quand sa mère quitte le foyer familial, Gaby comprend que « ce bonheur qu('il) érigeait en forteresse » se fissure ; surgissent alors  les premières questions car Gino ne parle jamais de sa mère...

Bien qu’il veuille rester enfant, Gaby trouve pourtant peu à peu le courage de vaincre sa « peur qui (le) faisait renoncer à trop de choses » quand ceux qu’il aime, Gino ou, plus tard son père et sa sœur Ana, sont en danger.

Plus la guerre gagne le centre-ville, plus Gaby répète n’être « ni hutu ni tutsi » avant de devoir accepter que cet antagonisme constitue sa propre histoire. Les hutus, soutenus par la France, poursuivent les tutsis car « les cafards doivent périr ». Alors, lorsque sa mère rentre du Rwanda où elle a vu les cadavres de sa sœur et de ses neveux, lorsque ses copains s’arment pour défendre leur quartier, Gaby a grandi ; il comprend qu’il ne peut refuser de s’engager et met le feu au corps de l’assassin du père d’Armand.

Rapatrié en France avec sa sœur, il souffre désormais de son « inadaptation au monde », lui qui « n’habite plus nulle part ». De retour au Burundi vingt ans après, Gaby s’apaise. Il n’a pas perdu son « petit pays » mais le vert paradis du « temps d’avant » dont il ne garde que « certaines blessures (qui) ne guérissent pas ». L’une d’elles, la plus douloureuse, se réfugie au cabaret...

Ce roman dépasse la classique autobiographie pour s’élever à l’universel, à tous les jeunes stigmatisés par la violence des contextes historico-politiques.

Son humanisme et son élégance méritent d’être reconnus et récompensés.

Gaël Faye. Petit pays. Grasset, 2016, 215 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #BURUNDI