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Voici un chef-d'œuvre dans son genre ! Ces seize nouvelles sont à peu près toutes de petits bijoux, comme la première qui donne son nom au recueil : le Bar des habitudes, où chaque matin Belmont attend au zinc l'arrivée d'Adèle pour s'en aller à sa boutique. Mais voilà qu'un consommateur inconnu a déjà pris sa place... si bien qu' « en moins de cinq secondes une partie de son univers s'était effondrée ».
Je ne dirai que quelques mots sur les textes que j'ai préférés en raison de leur humour souvent noir mais qui n'exclut pas la finesse de l'analyse psychologique.
Nadège tient un bistrot. Un jour entre un client qui lui plait tant qu'elle croit enfin possible le coup de foudre. Hélas, le client n'en est pas un ; il vient annoncer un changement de propriétaire. (Ma tournée).
Par une soirée d'hiver, Bob, un pique-assiette, s'introduit frauduleusement chez des bourgeois déjà attablés. Une tourte appétissante est sur la table. Ça ne lui sera d'aucun profit ! (La tourte).
Jeune, Manon s'est fait tatouer une bien curieuse inscription sur le ventre : « Date limite de consommation …. » Et c'était suivi de la date de son cinquantième anniversaire ! À la veille de la date fatidique et elle rencontre le beau Sébastien et s'offre à lui. Las, cet homme avait lui aussi eu une drôle d'idée... (Date limite).
L'épouse d'un professeur de lettres a bien du mal avec la syntaxe et le vocabulaire. Targette, l'homme qui a sauvé Mme Belvaux de la noyade devient bientôt son amant. D'abord peu regardant sur l'expression orale de la belle, il ne tarde pas à changer : « Pour une femme de professeur, c'était indécent, ces négligences, ces erreurs ». (Un parcours sans fautes).
Aurélie Poaldeuf ne supporte pas son nom. À tout juste dix-huit ans la voici mariée à Paul Bizerte, de très loin son aîné, et satisfaite comme d'une métamorphose. Mais quand le mari est soupçonné d'avoir tué sa première épouse, le rêve d'Aurélie s'effondre. Après des années de galère, la voici enfin heureuse ayant entamé une carrière de chanteuse à succès. C'était sans compter avec le sinistre travail d'un journaliste d'investigation. (Lili).
Alex Mayouque s'est lancé dans la carrière de serial killer, mais avec un spécialité inédite : ses victimes seront toutes des épouses de notaires. « Chaque fois il essayait de faire mieux, de se montrer de plus en plus digne du métier pour lequel il était né ». À la quatorzième, la presse, encore elle, a la mauvaise idée de ne pas lui attribuer le crime. Alex va devoir innover. Fort opportunément, la plupart des hommes qu'il a rendus veufs se sont remariés ! (Tueur en série).
Jeune retraité, Pedro voit s'installer des voisins insupportables, racistes de surcroit. Les Hautiers ne lui épargnent rien, même ses lapins sont tués. Alors Pedro met en place une vengeance incroyable dont personne ne l'aurait cru capable. Il déménage et loue sa maison à une bande de joyeux chanteurs et musiciens africains, tout heureux de répéter en pleine nuit. (Un voisin redoutable).
Daphné a épousé Jeff, un homme qui amuse ses neveux en leur faisant des grimaces, ce qu'ils appellent sa tête d'assassin. À la longue Daphné veut se réserver pour elle les horribles grimaces de Jeff. Ça l'excite sexuellement. Et elle en redemande. Mais un jour la comédie sado-masochiste finit mal : Daphné est allée déposer plainte à la police pour mauvais traitements. Jeff se retrouve derrière les barreaux. « Tu me manques »  vient-elle lui déclarer au parloir, provocatrice ou amoureuse. (Ta tête d'assassin).
Ces nouvelles montrent l'incroyable, l'inépuisable imagination de Franz Bartelt. Le comique de situation est ici à son comble. Et c'est justice que ce recueil ait été couronné du prix Goncourt de la nouvelle en 2006. Ses personnages décalés, comiques, étonnants, parfois loufoques, n'appartiennent pas à la haute société, ils n'ont pas accumulé les diplômes, ils ne font pas partie de l'élite, à rebours de ceux qui peuplent la majeure partie des titres de la littérature contemporaine. Ce sont juste des gens modestes qui un jour se retrouvent mal à l'aide d'être confrontés à un changement imprévu (Le Bar des habitudes) ou devoir échapper à leur routine. Dans tous les cas la chute est réussie, non pas pour les personnages — ils finissent mal, souvent — mais pour le lecteur. Laissant de côté la question du réalisme, ne pourrait-on pas soutenir que ce pince-sans-rire de Bartelt en tant qu'auteur de nouvelles est le Maupassant de notre époque ?
Franz Bartelt. Le Bar des habitudes. Gallimard, 2005, 256 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE