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Oscar Lowe, aide-soignant dans une maison de retraite de Cambridge, entre dans la chapelle de King's College attiré par un concert d'orgue. Il fait ainsi connaissance d'une jolie étudiante en médecine qui attend la sortie de son frère organiste. C'est ainsi que le lecteur rencontre Iris Bellwether et Eden en fin d'études de musicologie, puis leur entourage, Jane la petite amie d'Eden ainsi que deux autres étudiants, l'allemand Markus et son copain californien Yin. Entre Oscar et les autres, la différence de milieu social est saisissante et parfois gênante pour lui. Les enfants Bellwether ont le privilège de ne pas résider au college mais en ville. Ils baignent à l'évidence dans l'opulence due à la fortune des parents. Leur père, Theo un chirurgien célèbre et Ruth leur mère habitent en périphérie de la ville universitaire un luxueux manoir prolongé d'un ancien presbytère et d'une chapelle où Eden expérimente son art musical et sa virtuosité d'organiste tandis qu'Iris brille au violoncelle.
Par dessus la barrière des classes une idylle s'esquisse entre Iris et Oscar. Mais le propos du romancier n'insiste pas vraiment sur leur relation amoureuse : son objectif est tout autre qu'une romance. Certains peut-être le lui reprocheront, à tort il me semble. Benjamin Wood a bien plus à nous montrer et le titre s'explique aisément ainsi. Entre le génie et la folie, la frontière est-elle claire, stable, bien marquée ? L'intrigue extrêmement bien construite se développe autour de cette question centrale avec un brio extraordinaire pour un premier roman qui avance à grands pas vers la tragédie évoquée dès l'incipit.
La démonstration brillantissime du romancier utilisera les possibilités de la musique : la musicothérapie. Eden Bellwether se passionne en effet pour la musique baroque et particulièrement pour Johann Mattheson, contemporain et ami de Haendel. À cela s'ajoute son intérêt pour l'hypnose qu'il a expérimentée sur sa sœur Iris encore enfant. Eden en a retiré la certitude qu'il a le pouvoir de guérir tel un dieu thaumaturge — et pas seulement de soulager — par la musique et l'hypnose.
Alors se présente à Eden Bellwether l'opportunité de “soigner” d'une part Iris quand elle est blessée à la suite d'un accident de circulation, et d'autre part Herbert Crest, un chercheur réputé atteint d'une tumeur. Ce psychologue a entrepris de publier une étude intitulée « Le Fol Espoir » en se fondant sur son propre cas. C'est Oscar Lowe qui a entendu parler de lui à la maison de retraite de Cedarbrook par un pensionnaire qu'il estime, professeur retraité de Cambridge, le Dr Abraham Paulsen. Jadis, l'un fut l'élève de l'autre.
Génie ou folie, il y a de l'ambiguïté dans l'air. Elle traverse l'esprit même d'Iris qui certes vit largement sous la dépendance psychologique de son frère et qui en même temps en est venue à redouter sa folie et à souhaiter qu'il accepte de consulter un psychiatre ou un psychanalyste comme ceux qu'Herbert Crest doit connaître. Génie ou folie de leur fils ? Les parents Bellwether, comme tous les parents, sont d'abord fiers de son excellence de musicologue et d'interprète. Ils ne se rendent pas compte des dangers qui emportent Eden dans la poursuite de son délire guérisseur. S'ils exigent de leur fille la réussite scolaire, ils ne semblent pas se soucier des dépenses d'Eden et ne s'aperçoivent pas de ses expériences car leurs fréquents séjours sur le continent les éloignent de la réalité vécue par leur fils. Le narcissisme d'Eden conduit tout droit à une fin tragique.
Un livre remarquable qui a tout pour emporter le lecteur ou la lectrice jusqu'au bout de ces cinq cents pages captivantes même s'il ou elle ne connaît rien à la musique baroque, ni à l'hypnose, ni aux colleges de Cambridge. Quelle réussite !
 
Benjamin Wood. Le complexe d'Eden Bellwether. Traduit par Renaud Morin. Zulma, 2014, 500 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE