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Plus qu'un ikebana littéraire, un pot pourri très inégal composé tel un bouquet de fleurs rustiques de brefs essais, de poésie, de nouvelles, de dialogues, et de jeux sur les mots — beaucoup de jeux sur les mots en fait — voilà ce que Pleut-il ? propose au lecteur.
Poésie du quotidien ! L'auteur se dévoile çà et là comme un homme simple, doué de bon sens populaire, et capable d'écrire un essai sur la gaufre, un auteur anti-snob et quasiment anti-intellectuel, irrité par ce voyageur qui lui explique aimer les pays lointains pour y rencontrer des gens merveilleux. Bartelt lui rétorque : « Pourquoi ne pourrait-on pas aussi rencontrer des gens merveilleux chez soi, dans sa rue, dans son immeuble ? Les gens merveilleux sont partout ». Avec Bartelt c'est l'anti-exotisme. Il célèbre son pays ardennais, où il a « toujours cultivé l'ennui » du côté de Nouzonville, avec des coins pour aller aux champignons dans la forêt ou s'embarquer pour une virée pédestre épuisante dans les Hautes Fagnes. Bien qu'édité par Gallimard, le parisianisme lui est totalement étranger. Une phrase comme : « Dimanche, je reçois mes amis de Paris » sonne pour lui avec un éclat prétentieux. « Personne, dit-il, ne se vante jamais de ses amis du Havre ou de ses amis de Garges-lès-Gonesse ». Le texte sur la journée de la femme appartient à la même veine populaire par sa chute. Les femmes sont supérieures à nous les hommes : « Il suffit de travailler avec elles pour reconnaître leur supériorité dans tous les domaines, excepté ceux de l'apéritif et de la blague à deux balles ».
Bartelt nous livre quelques réflexions sur l'écriture : un travail difficile pour lequel il faut « se lever tôt » car il n'y a pas de muse pour souffler les mots. « Soyons lucide, les meilleurs débuts sont pris ». Il aurait pu devenir menuisier : « C'est par inadvertance que je suis devenu écrivain » avoue Bartelt. Au collège, il a subi Le monde du silence ; chaque année pendant quatre ans, c'était « un cauchemar aquatique » avec tous ces poissons heureux devant des gamins qui s'ennuyaient... Bartelt aime inventer des mots. Il nous livre ses jeux sur le mot poète. La « poétitude » est l'ensemble des caractères qui font qu'un homme peut se prévaloir d'être poète. Exemple : « Le Belge, mieux qu'un autre, sait assumer sa poétitude ». Si la « poétine » est une « hormone produite par la glande poétéenne », il ne faut pas la confondre avec la « poétose », « maladie qui se caractérise chez les romantiques par un teint blafard, chez les classiques par une haleine poussiéreuse et chez les saturniens par un jaunissement de blanc de l'œil ».
À côté d'exercices de style qui, personnellement, ne m'enchantent guère plus qu'une littérature sous contrainte oulipienne, je ferai un sort à deux perles d'humour noir.
Voici Krukelin : il fait une belle carrière de poète maudit. Aucun de ses livres ne se vend. Un jour pourtant il s'est mystérieusement vendu un exemplaire de Tête-à-queue d'un chien à trois pattes. Krukelin a cru que sa carrière allait décoller. Et puis non. Deux ou trois décennies plus tard Krukelin, désespéré, s'est mis en tête de retrouver ce lecteur, quitte à passer dans des émissions littéraires de la télévision. En vain. Le narrateur, qui avait acquis ce volume, s'est bien gardé de se signaler...
Pire encore, voici le président Tongo et sa mauvaise réputation. C'est un vilain dictateur « comme seule l'Afrique sait en produire : noir ». Mais c'est aussi un père meurtri ; son jeune fils souffre d'une maladie incurable. Il ne connaît un peu de bonheur qu'en compulsant sa collection de timbres. Alors, un soir, le dictateur chagriné appelle son ministre de l'Intérieur. « Tous les citoyens pesant plus de quatre-vingts kilos qui critiqueront mon pouvoir et mes décisions auront la langue arrachée. » Bigre ! Pourquoi tant de cruauté ? — « Demain, les lettres de protestation arriveront par dizaines de milliers du monde entier. » Avec plein de beaux timbres évidemment ! Vous rendez-vous compte de ce que le courrier électronique a détruit ?
Pour finir, une maxime bien sentie qui pourrait tout résumer — « N'est bête, en effet, que ce qui étant conçu pour être intelligent se révèle, à l'usage, incapable de l'être » — et une blague sur la Joconde « désormais séparée de sa clientèle par une vitre de sécurité, comme un actrice de peep-show ».
C'est curieux, il me semble que ça ne plaira pas à tout le monde...
Franz Bartelt. Pleut-il ? - Gallimard, 2007, 224 pages.
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE