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Entre la Crise et la Guerre, ce fut une véritable « échappée belle » pour une large partie de la société française que le Front populaire. En choisissant ce sous-titre pour son histoire du « rassemblement populaire », Jean Vigreux a cherché à se distinguer des autres ouvrages généraux sur le sujet. Mais comment faire ? D'abord en n'insistant pas sur la figure de Léon Blum, laissant cela au dernier ouvrage de Pierre Birnbaum. Et aussi en soulignant, d'après les travaux les plus récents, quelques aspects moins connus comme les tensions dans les campagnes en crise. Reste que le livre me semble à la fois fort classique dans son écriture et sa composition, et tout à fait consensuel dans son approche des faits. Professeur à l'université de Bourgogne, l'auteur donne aussi quelques exemples tirés de l'histoire locale.

Jean Vigreux commence par nous rappeler la crise dont tout est sorti, l'impact de la conjoncture sur l'emploi industriel comme sur le monde rural où les paysans souffrent suite à l'effondrement des cours. Autour de Marmande, le leader agricole Renaud Jean est connu pour s'opposer aux saisies qui concernent les fermiers ruinés : Maurice Thorez vient le soutenir en février 1933. À droite aussi certains luttent contre les saisies : Henri d'Halluin dit Dorgères multiplie les Comité de défense paysanne. L'autre grande source de la crise est « l'onde de choc de l'arrivée de Hitler au pouvoir » qui provoque l'exil d'intellectuels, juifs surtout, pourchassés par les nazis ; le fascisme en général devint pour les gauches le mal à combattre — y compris nazisme et mouvements des droites antiparlementaires, ces ligues coupables du 6 février 1934.

La « riposte antifasciste » se construisit sur deux ans. Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes immédiatement lancé par Alain, Rivet et Langevin multiplia les manifestations, en province comme à Paris. Il prolongea avec force le mouvement « Amsterdam-Pleyel » né en 1932 sous l'impulsion d'Henri Barbusse et Romain Rolland contre la guerre et le fascisme. Ces actions permirent à des Français aux engagements variés de se retrouver ensemble avant que les partis politiques de gauche n'en acceptent la possibilité. Le PCF était encore coincé dans sa politique « classe contre classe » qui l'isolait (avec la CGTU) du reste de la gauche. Doriot, le populaire maire communiste de Saint-Denis, a trop tôt prôné un changement de cap — le Komintern sanctionna cette initiative personnelle poussant Doriot vers l'autre bord. Le « Rassemblement populaire » naquit à Paris le 18 janvier 1935 : les partis de gauche s'y retrouvaient avec de nombreuses organisations exigeant la dissolution des ligues. Les municipales de mai 1935 et les manifestations du 14 juillet 1935 montrèrent la voie : le Komintern réuni à Moscou en août donna le feu vert au PCF pour soutenir une république bourgeoise contre le péril fasciste. Thorez utilisa l'expression « front populaire » à Nantes le 24 octobre 1935.

Jean Vigreux montre clairement que la signature d'un programme commun SFIO-PCF n'aurait pas suffi pas à mener la campagne électorale du printemps 1936 jusqu'à la victoire. Il y eut deux autres éléments décisifs ; à la fois le basculement de la majorité des élus radicaux vers le programme Pain-Paix-Liberté, et la politique de « main tendue » de Maurice Thorez (sur Radio-Paris le 17 avril), pour décider d'une victoire qui ne vint pas d'un raz-de-marée électoral mais de bons désistements au second tour des législatives. Le PCF gagna beaucoup de voix et devint un pilier de la République, tandis que la SFIO ne fut premier parti de France que du fait du léger recul des Radicaux — un fait qui annonçait leurs divisions futures. Léon Blum forma son gouvernement de légende le 6 juin 1936.

La description d'une chronologie fine des grèves est un temps fort de l'ouvrage de Jean Vigreux. Grâce notamment aux rapports destinés aux préfets, il en analyse plusieurs vagues — sauf dans les chemins de fer —, et surtout après le 6 juin, qui exigeaient la mise en pratique des promesses électorales reprises par Léon Blum dans son discours d'investiture : conventions collectives, délégués du personnel élus, journée de travail de huit heures, congés payés, etc. De ces grèves, on connaît depuis longtemps le caractère festif, les bals populaires dans les usines occupées — célèbres photographies — mais on connaît sans doute moins la résistance patronale qui se développa à partir de la fin juin, quand la loi sur les conventions collectives fut votée, avec une violence qui n'est pas toujours symbolique. « À Boulogne, où les marins se sont retranchés dans la halle, la troupe est obligée d'intervenir pour dégager le poisson en putréfaction ». Sur l'ensemble du pays, indication du ministre de l'Intérieur Roger Salengro aux sénateurs inquiets de la présence de « meneurs étrangers », il y a eu « 1303 arrestations » et « 1106 arrêtés d'expulsions » après mai 1936.

En fait, malgré les congés payés de 1936, la rapidité de l'action gouvernementale et les propos de Thorez demandant la reprise du travail, le mouvement de grèves ne s'arrêta jamais complètement. Les grévistes agissaient dans espoir d'accélérer la réalisation des réformes dans leur domaine d'activité ou leur entreprise, puis à partir de la « pause » de 1937 pour contrer le délitement du Front populaire, ou pour s'opposer aux décrets-lois de Daladier en 1938, particulièrement en faveur des heures supplémentaires. Cette persistance des grèves toucha aussi le monde agricole, menaçant les moissons de 1936 et 1937, d'où la création des « volontaires de la moisson » par Dorgères. Partout l'organisation syndicale s'est perfectionnée, incluant parfois des femmes syndicalistes.

Léon Blum lança rapidement un premier train de réformes tirées du programme du Front populaire, comme il l'avait annoncé, selon « une cadence rapide, car c'est de la convergence de leurs effets que le gouvernement attend le changement moral et matériel réclamé par le pays », volontarisme rarement vu depuis lors, sinon en 1945-1947 et en 1981-1982. Outre les domaines déjà mentionnés, l'innovation porta sur la culture populaire, les loisirs, les sports : plusieurs Maisons de la Culture, mise en chantier de nombreux stades, etc. Le volontarisme du gouvernement s'étendit aux campagnes avec l'Office du Blé, ou la poursuite de la mise en place des AOC dans les régions viticoles, Cognac et Champagne par exemple.

L'ensemble de cette politique a été en partie inspirée du New Deal de Roosevelt, et de son modèle keynésien dont le conseiller de Blum, Georges Boris, fut un introducteur. Mais le franc ne fut pas assez dévalué, pas plus en 1936 que les années suivantes, et « le mur de l'argent » se dressa rapidement sur la route du gouvernement. L'autre obstacle, bien plus dramatique, fut la guerre civile en Espagne : Blum fut alors pris entre des alliés communistes souhaitant un soutien militaire au Frente Popular, et des alliés radicaux hostiles à l'Espagne révolutionnaire, sinon lorgnant vers Franco.

La « pause » des réformes annoncée en février 1937 ne permit pas au gouvernement Blum de durer ; l'opposition du Sénat conduisit à sa démission en juin. Chautemps, qui lui succéda (en gardant Blum comme vice-président du conseil), eut le temps de créer la SNCF, mais les tensions grandirent au sein de la gauche. Le second gouvernement Blum dura un mois tandis que le chancelier Hitler lançait l'Anschluß. Le gouvernement d'Edouard Daladier, investi le 12 avril 1938, tenta de “remettre la France au travail” en s'opposant violemment aux syndicats, mais il capitula à Munich devant Hitler et Mussolini. L'esprit du Front populaire était moribond, tant en politique intérieure (réformes sociales) qu'en politique étrangère (antifascisme) et le PCF se retrouva assez seul pour commémorer les 150 ans de la Révolution française le 14 juillet 1939.

Jean Vigreux ne heurtera personne en soulignant que ces années furent « un moment de forte politisation » marquée par la multiplication des journaux et des insignes à arborer à la boutonnière. Les Français se sont engagés dans de nombreux mouvements en faveur du progrès social et des valeurs de la République. Ce fut l'apogée des syndicats (CGT réunifiée), l'essor de la Ligue des Droits de l'Homme. Environ 10 000 Français s'engagèrent en Espagne dans les Brigades internationales. Le PCF devint, comme la SFIO, un parti de masse avec 290 000 adhérents en 1937, et une presse dynamique. À droite aussi la politisation régnait. Les ligues dissoutes se recomposèrent en partis légaux ; les Croix de Feu du lieutenant-colonel de La Roque, qui avaient réuni un peu plus de 200 000 membres, donnèrent naissance au PSF qui connut une croissance d'une ampleur considérable, à 1 200 000 membres en 1938, dont un tiers de femmes. Devenu le principal parti de masse, il pouvait ambitionner de remporter les élections prévues pour 1940 (ce que l'auteur n'évoque pas). Les autres acteurs venus de l'extrême-droite eurent beaucoup moins d'importance, mais surent jouer de l'agitation, ainsi le PPF de Doriot ou les dangereux agités du CSAR, alias la Cagoule.

Si le Front populaire a pu paraître comme un temps fort de la vie des intellectuels dans la cité, en revanche les universitaires sont restés en retrait, les juristes ont boudé, l'Eglise et les patrons ont craint le péril rouge, et les femmes ont vu leurs espérances déçues : les trois éphémères sous-secrétaires d'Etat de Léon Blum n'ont pas obtenu le droit de vote et d'éligibilité des femmes, réforme bloquée au Sénat, et les salaires féminins sont restés en net retrait sur ceux des hommes, la différence étant même confortée par les conventions collectives. Dans l'empire colonial, les espoirs de 1936 furent totalement déçus, préludant à une future décolonisation dramatique.

Même s'il a eu « un petit goût de révolution » (Ernest Labrousse) le Front populaire apparaît avec le recul comme un mouvement stoppé par la guerre et susceptible de reprendre vie. On aurait aimé qu'en conclusion Jean Vigreux souligne davantage de continuités, à la Libération ou dans l'alternance de 1981. On aurait aussi aimé que les photographies évoquées dans le texte soient reproduites dans l'ouvrage... et que des cartes viennent conforter la présentation des résultats électoraux et des grèves, mais les éditeurs prennent souvent cela pour des futilités... En revanche, notes, index et bibliographie, heureusement, sont bien là. Voilà donc une synthèse sérieuse et bien à jour, parue l'année où l'on pouvait commémorer les 80 ans écoulés depuis que Léon Blum réunissait sur sa personne les pires injures racistes.

• Jean Vigreux. Histoire du Front populaire. L'échappée belle. Tallandier, 2016, 360 pages.

 

 

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