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Célèbre par ses romans et par son anonymat, Elena Ferrante a entrepris sa saga napolitaine avec L'amie prodigieuse publié en Italie en 2011. La narratrice, Elena Greco, et son amie Lila Cerullo, toutes deux nées en août 1944, sont les deux principaux personnages : elles se connaissent depuis l'école primaire parce qu'elles vivent dans un même quartier populaire de Naples et les membres d'une dizaine de familles traversent leur histoire, à la fois les jeunes de leur génération, et leurs parents, si bien que l'atmosphère est familiale et à l'échelle du quartier — sans que l'on puisse déterminer lequel.
Le premier volume de cette saga est organisé de manière à annoncer une œuvre de grande envergure. En prologue, la narratrice, en réaction à un appel téléphonique dramatique du fils de Lila lui apprenant que sa mère a disparu, annonce : « J'ai allumé mon ordinateur et ai commencé à écrire notre histoire dans ses moindres détails, tout ce qui me restait en mémoire ». Une brève première partie est centrée sur l'enfance, avec entre autres l'histoire de Don Achille, que les deux fillettes ont plus ou moins pris pour l'ogre des contes car il aurait fait disparaître leurs poupées. La longue seconde partie consacrée à l'adolescence comprend, tel un leitmotiv, l'histoire des chaussures que Lila a dessinées dans la boutique de ses parents et qu'elle envisage de fabriquer en secret avec son frère. Ces chaussures pourraient changer le cours de l'histoire familiale ; alors que Marcello achète la première paire, c'est Stefano qui va investir pour que Fernando Cerullo développe sa boutique en petite entreprise. Le succès viendra-t-il ? (Voir le volume suivant, “Le nouveau nom”, qui vient de paraître).
Ce premier volume court de la petite école jusqu'au mariage (dans une atmosphère de tension !) de Lila avec Stefano Carracci, l'épicier prospère, fils de Don Achille. Son père enrichi par le marché noir est assassiné en cours du récit, sans doute en raison d'un litige l'opposant au menuisier Peluso. Les filles évoquent à quelques reprises les camorristes et leur fortune après l'ère fasciste : Silvio Solara, le pâtissier, aurait en quelque sorte succédé à don Achille comme chef camorriste du quartier. Si les Carracci et les Solara sont les plus riches, les autres familles sont très pauvres et c'est particulièrement le cas des Greco et plus encore des Cerullo. Ces contraintes matérielles sont particulièrement nettes en début de récit, vers 1958. Par la suite, on voit poindre la société de consommation, avec l'arrivée de la télévision : Marcello Solara, qui fait tout ce qu'il peut pour convaincre Lila de l'épouser alors qu'elle n'a encore que quinze ans, offre à sa famille un téléviseur, l'un des premiers du quartier. Marcello et Stefano, rivaux face à Lila, seront les premiers à s'offrir une voiture pour parader et conquérir les filles. Mais cette irruption des Trente Glorieuses dans le monde de l'après-guerre n'est pas l'essentiel.
C'est bien la relation entre Elena et Lila qui constitue la trame du roman. Les deux filles sont inséparables mais différentes. Elena, la narratrice, insiste continuellement sur son attirance pour Lila ; celle-ci exerce d'abord une domination toute scolaire, puis psychologique, voire une attirance sexuelle assez explicite quand, au matin du mariage, Lena vient laver son amie avant qu'elle ne s'habille pour la cérémonie. Le rayonnement de Lila n'est pas visible sur son visage les premières années : elle est une fille aux traits durs ; Elena se calque sur Lila toujours première de sa classe comme sur un modèle, au point même de prétendre éviter d'avoir un meilleur classement qu'elle. Les parents de Lila refusent que leur fille accède à l'enseignement secondaire alors que ceux d'Elena l'acceptent de justesse, convaincus par l’institutrice qui promet de fournir les livres dont elle aura besoin. Quittant l'école alors qu'elle a écrit un conte à dix ans, La Fée bleue, Lila retrouve son frère Rino à la boutique de ses parents ; leur père est cordonnier, hostile à l'instruction des filles. Lena, dont le père est portier à la mairie, ira donc au collège et au lycée. Ceci l'amène à se frotter un peu à la ville moderne, à découvrir les magasins de luxe, mais les deux filles continuent de se voir, de se promener et de discuter ensemble des garçons. En cachette, puis ouvertement, Lila fréquente la bibliothèque rattachée à l'école qu'elle a quittée : ainsi apprend-elle du vocabulaire italien (sinon elle parle dialecte), du latin, et plus tard l'alphabet grec, réussissant ainsi à surprendre Elena par son savoir et à lui donner aussi des complexes. Les années scolaires passent et avec la puberté Lina devient une jolie fille élancée capable de séduire tous les garçons du quartier, quand Elena s'arrondit, se morfond à cause de son acné, et accumule les succès scolaires.
Au fil des pages, la romancière multiple les détails des amourettes de l'une et de l'autre. Comme c'est Elena qui narre, on connaît tous ses petits copains, Gino, Pasquale, Nino, Antonio, mais surtout son intérêt permanent pour l'amie prodigieuse ne cesse de revenir à la première place du récit. Il y a de l'envie chez Elena à voir Lila presque fiancée : le mariage est très vite le point de mire chez ces filles pauvres et encore mineures qui en espèrent une ascension sociale. Pour Lila, c'est le fils Solara qui plait à sa famille, mais son élu c'est Stefano, le fils de don Achille, l'un et l'autre disposant de fortes capacités financières... Avec ses années d'études, Elena, elle, est tentée davantage par les livres, la culture littéraire, qui est représentée ici par Donato Sarratore, le cheminot qui a publié un recueil de poésies pour les beaux yeux de sa voisine et maîtresse Melina, avant de devoir déménager devant le scandale. Lors de premières vacances à Ischia, Elena découvre que Donato est bien plus entreprenant que son fils Nino qui cherche à la séduire par une invitation... à rédiger un article de revue. C'est qu'Elena passe presque pour une intellectuelle. Aux yeux de Lila elle devient même une personne utile par sa rhétorique : face à sa future belle-mère, Lila compte sur elle pour bien choisir sa robe de mariée et divers cadeaux !
« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence » écrit Elena. « Bien sûr j'aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu'elles n'étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles ». C'est, avec l'amitié des deux filles, et l'histoire des chaussures, un autre point fort de ce volume, et ça marque une différence entre les deux héroïnes. Lila est capable de méchanceté, de réactions très violentes, menaçant par exemple d'égorger Marcello avec son tranchet de cordonnier quand il tente de faire monter son amie dans sa voiture ! La violence se retrouve dans de multiples épisodes, notamment lors d'une sortie en groupe dans le centre de Naples qui débouche sur une belle bagarre avec des jeunes bourgeois trop bien habillés. Ces violences physiques, comme les considérations sur l'école, soulignent souvent la fracture sociale dans ce Mezzogiorno encore pauvre.
Le sens du détail et l'abondance de personnages requièrent une attention suivie du lecteur ; pourtant on s'attache à ce roman, aux aventures de ces Napolitains, et bien sûr à Lila et Elena. Oui, Elena, comme le prénom choisi par l'auteure. D'où l'on se risque à conclure qu'il y a une évidente influence autobiographique dans la trame romanesque comme dans la psychologie des héroïnes. Bref : une lecture addictive.
 
• Elena Ferrante. L'amie prodigieuse. Gallimard, 2014. Folio, 2015, 429 pages.
 
 
Tag(s) : #LITTERATURE ITALIENNE