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Avant-dernier roman de l'auteur américain trop souvent catalogué comme auteur de science-fiction, Barbe-Bleue est un roman léger et ironique qui reprend en passant le conte de Charles Perrault. Mais son intérêt vient plutôt de l'incursion dans l'univers de la peinture et d'une thématique importante chez Vonnegut : la dénonciation de la guerre.

Le livre se présente comme « une autobiographie bidon » et comme un chantier d'écriture. Rabo Karabekian, né en 1916 d'immigrés arméniens et fier de ses originaires, raconte en même temps son passé et son présent, les deux fils du récit s'entremêlant à souhait pour accentuer le côté maladroit et comique du narrateur. Karabekian s'est installé à Long Island dans une vaste propriété longeant la mer, sa vaste demeure côtoie un hangar à pommes de terres fermé de sept cadenas et où ses deux hôtes aimeraient bien jeter un coup d'œil, à savoir Paul Slazinger — un écrivain peu prolifique... — et Circé Berman qui multiplie les gros tirages sous le pseudo de Polly Madison. Cette veuve de quarante ans qui s'est pratiquement imposée chez le vieux Karabekian ne porte pas un tel prénom de magicienne pour rien : c'est bien sûr elle qui le convaincra d'ouvrir son hangar...

Des tableaux, s'il y en a beaucoup chez Karabekian, c'est qu'il a fait carrière dans le dessin et la peinture. Jeune garçon, il est déjà assez doué pour fournir le journal local qui lui demande des dessins pour illustrer l'actualité. Bientôt, il se retrouve à New York auprès d'un maître de l'illustration réaliste, lui aussi d'origine arménienne, et qui a américanisé en Gregory son patronyme Gregorian. Naturellement le jeune homme de dix-huit ans tombe aussitôt amoureux de Marilee, la jeune secrétaire et maîtresse de l'artiste. Mais, interdit bien plus grave aux yeux du maître, les tourtereaux passent leur temps au MOMA, bravant l'interdiction qui leur était faite d'admirer l'art moderne et contemporain.

« Je me moque comme de ma première chemise de savoir quels tableaux vous avez regardés, reprit-il. Tout ce que je vous demandais, c'était de ne pas payer vos respects à une institution qui s'imagine que les barbouillis, les éclaboussures, les bavures, les pâtés, les dégoulinades et autres vomis d'une bande de fous, de dégénérés et de charlatans constituent de grands trésors artistiques que le monde entier se devrait d'admirer. »

Quelques années plus tard, notre jeune barbouilleur fréquente et imite les expressionnistes abstraits, à commencer par Jackson Pollock. D'autres noms seront cités : Rothko et Arshile Gorky, par exemple. Notre autobiographe se souvient avec ironie de ses propres toiles, telle Bleu Windsor numéro dix-sept. Achetée par une grosse société de Manhattan, elle eut le tort de se décomposer, tandis que sa Rhapsodie hongroise numéro six achetée par le Guggenheim se désagrégea dans les réserves ! Après sa période abstraite, le génie venu d'Arménie aurait bien été capable de revenir à la figuration à l'hyperréalisme comme Dan Gregory lui avait imposé d'emblée.

Pollock, Rothko, Gorky : tous eurent une fin tragique. Le narrateur insiste sur ce point comme il revient sans cesse sur la tragédie que fut la guerre (et l'on sait que l'auteur lui-même en a été très marqué, cf. Abattoir 5). Les parents de Rabo Karabekian étaient de miraculeux survivants du génocide arménien. Lui-même participa à la Seconde guerre mondiale et après avoir dirigé une section de camouflage — une activité toute faite pour des peintres — il perdit un œil à la fin de cette guerre où Slazinger fut lui aussi gravement blessé. Quant aux voisins de Karabekian, le père a fait la Corée et son fils a trouvé la mort au Vietnam. On ne s'étonnera donc pas que l'œuvre majeure de l'artiste arménien soit une immense fresque sur les soldats de 1945. Par ailleurs cette insistance sur la guerre dévoile le pacifisme et l'antimilitarisme de Vonnegut, valeurs qui se retrouvent dans son essai ultime, Un homme sans patrie.

On pourra regretter que le débat entre abstraction et figuration ne donne pas lieu à de savantes discussions, mais il reste que ce roman vaut par son caractère enjoué, si bien que le lecteur finit par estimer cette œuvre plus qu'il ne l'aurait cru au fil des pages.

 

• Kurt Vonnegut. Barbe-Bleue. Traduit par Robert Pépin. Grasset, 1988, Les Cahiers rouges, 2011, 337 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS