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 Avec une écriture quasiment célinienne, points de suspension en moins, Septentrion de Louis Calaferte (1928-1994) n'est peut-être pas le livre le plus intéressant de cet auteur, — je laisse à d'autres le soin de trancher — mais il est sans doute le plus célèbre pour la bonne raison qu'il a été censuré pour pornographie en 1963.
De quoi s'agit-il ? Un homme, encore bien jeune et qui se rêve une carrière d'écrivain, confesse qu'il a trouvé auprès d'une femme mûre le moyen d'assouvir son appétit sexuel et de pallier un manque criant de revenus depuis qu'il a renoncé à travailler en usine, n'aimant guère les contremaîtres et les patrons. Tel est le sujet de la première partie, judicieusement appelée “Genesis”. Dans un riche appartement, Nora van Hoeck réside seule à Paris en compagnie d'une gouvernante également hollandaise. Elle ouvre sa bourse et son lit avec une remarquable générosité tandis que le narrateur est contraint de loger dans une minable chambre d'hôtel ; mais quand Nora lui propose de venir s'installer chez elle pour écrire tout à loisir, il ne peut s'y résoudre et l'écrit : « j'ai compris que je n'aurais jamais l'envergure d'un gigolo orthodoxe » et plus directement : « avoir cette bonne femme devant moi toute la journée me rend malade ».
Le reste de ce volume d'allure autobiographique — “Omphalos” puis “Gamma” — illustre la galère où le jeune homme s'est fourré lui-même en quittant Nora. Affamé et sans argent — privé de restaurant et de prostituée — , il erre dans la ville, reluquant les passantes et rêvant d'aventures brûlantes avec une « fille-dynamite » vite croisée sur le quai du métro. Descend une passagère dont « seules les jambes valaient qu'on s'y attarde » et donc « rien d'autre à baiser dans le compartiment ». Il lui reste l'amertume de l'échec. De dépit il lance l'injure contre les femmes séduisantes qui ne le regardent pas : « De sacrées petites salopes toutes, les unes et les autres, quand la nature les a nanties ». Des amis perdus de vue et miraculeusement retrouvés lui évitent de justesse un sort de clochard. Enfin voici le narrateur hébergé par un couple hospitalier mais très conformiste avec qui il est bien difficile de discuter d'art et de littérature... Ni Dali, ni Kierkegaard ne sont leur tasse de thé et le narrateur nous fait comprendre qu'il ne tardera pas à les fuir.
S'il retient l'incipit — « Au commencement était le Sexe » — le lecteur ne doit pas s'étonner de l'abondance des passages pornographiques (ou simplement érotiques) de ce cette autobiographie initiatique. Entre le sexe et l'écriture, il paraît longtemps impossible de savoir quel septentrion inspire réellement le narrateur. Dans les dernières pages enfin on croit mieux comprendre le projet de l'auteur retrouvant — dix ans plus tard ? — « l'une des cinq ou six moutures différentes et inachevées de ce fameux livre que je me proposais d'écrire sans retard chaque matin que Dieu fait ». Autofiction ou pas, pour l'auteur qui s'est mis à écrire sur lui-même, « le passé commence tous les jours.»
Au fil des pages, après les ébats sexuels, après les bouffées de désir, après des moments intenses aussi bien qu'après des avalanches de cogitations absconses, on en vient à rencontrer des jugements intéressants de Louis Calaferte sur l'écriture et sur la littérature. Tel celui-ci : « La révolte, le mépris, le cynisme, le scandale, l'hermétisme, la démesure ou le délire marquent la poignée des grands livres que nous admirons ».
Le flux des pensées crues et lubriques rapportées dans Septentrion atteint fréquemment une haute qualité littéraire, mais elle est selon moi souvent gâchée par des mots et expressions argotiques et vulgaires qui dénotent. D'autre part, à de nombreux moments l'accumulation de phrases non-verbales, voire de mots isolés, rend l'œuvre bien trop indigeste. En bref, malgré des pages sublimes, voilà un livre-culte dont la lecture est souvent fastidieuse, et que bien des lecteurs et lectrices jugeront franchement machiste et de mauvais goût.
 
• Louis Calaferte. Septentrion. Denoël, 1984, 395 pages. Réédité en collection Folio (n°2142) en 1990.
PS. - Aucun rapport avec le roman “Septentrion” de Jean Raspail paru en 1979 chez Robert Laffont.
 
 
 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE