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Trois hommes trouvent la mort dans une piscine, un jeudi soir, après le départ du quatrième participant de leurs soirées hebdomadaires consacrées à jouer aux cartes pendant que leurs épouses se retrouvent au cinéma entre « veuves du jeudi ».

Les Guevara, Masotta, Scaglia et Urovitch vivaient dans l'aisance et le confort. Le lecteur s'interroge, tandis que la majeure partie du texte se consacre à suivre la vie de ces quatre couples et plusieurs de leurs amis et voisins. Le drame décrit dans les premières pages ne trouvera son explication qu'à la toute fin du livre.

Ce remarquable roman aux allures d'enquête sociologique se déroule en grande banlieue de Buenos Aires, dans une de ces résidences fermées en périphérie des métropoles qu'on baptise “country” en Argentine ou “gated community” aux Etats-Unis. À Altos de la Cascada tous vivent dans des villas conçues par des architectes renommés, entourées de vastes pelouses et séparées les unes les autres par des haies arborées qui évitent toute promiscuité non désirée. Les familles privilégiées trouvent ici un cadre de vie exclusif où l'on copie le mode de vie ostentatoire des Américains aisés : les employés du country habitent un quartier ordinaire à l'extérieur de la barrière, et des gardiens contrôlent l'accès à ce “ghetto de riches”.

Riches ? Au fil des pages, on s'apercevra qu'ils ne le sont plus tous ! La narratrice, Virginia Guevara, dévoile petit à petit l'envers du décor. Le ver est dans le fruit. Beaucoup des propriétaires actuels, représentants d'une bourgeoisie affairiste, ne se sont installés qu'à la faveur des crises économiques et financières précédentes qui ont frappé l'Argentine après la fin du régime militaire. « 1994 : effet Tequila », « 1997, crise asiatique »... et voilà que ça recommence. Chaque crise entraîne chute des placements et faillites, des résidents perdent leur emploi et bientôt doivent vendre leur villa ; c'est Virginia qui s'en charge. Elle est la seule épouse à travailler : elle s'est installée comme agent immobilier. Aussi connaît-elle bien son monde. Son carnet rouge est plein d'annotations sur les villas et leurs habitants. Deux adolescents, Juani Guevara et Romina Andrade, connaissent eux aussi bien des secrets à force de grimper dans les arbres pour espionner incognito les voisins...

Comme Virginia travaille, ses commissions font vivre le ménage depuis que Ronie vient de perdre son emploi. Martin Urovitch, pourtant titulaire d'un MBA obtenu aux Etats-Unis, ne trouve pas d'emploi et songe à émigrer à Miami. Tano Scaglia à son tour est frappé par la crise : l'agence financière qu'il dirigeait ferme, ainsi en a décidé la maison mère néerlandaise. Quant à Gustavo Masotta, son problème est autre : la violence envers sa femme suscite des plaintes.

Dans ce milieu clos obnubilé par les apparences, l'alcoolisme de Carmen Insua, les joints de Juani le fils Guevara, les infidélités de tel ou telle, le qu'en-dira-t-on, les rumeurs, les ragots prennent vite beaucoup d'ampleur. Pourtant, devant la conjoncture chaque couple craint le déclassement et cherche à faire bonne figure, à ne pas perdre la face. C'est bien l'intention de Tano Scaglia quand il réunit ses amis au bord de sa piscine le soir du 27 septembre 2001.

• Claudia Piñeiro. Les Veuves du jeudi. Traduit par Romain Magras. Actes Sud, 2009. et Babel, 2014, 316 p.

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE, #AMERIQUE LATINE, #ARGENTINE