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Si un auteur américain réputé comme William T. Vollmann vous effraie avec ses livres très épais (les 900 pages de La Famille Royale ou de Central Europe, ou encore les 800 des Anges Radieux, son premier roman qu'Actes Sud vient de publier en 2016) sachez qu'il est aussi l'auteur de livres plus “minces” comme cet étonnant récit, Le Grand Partout, 170 pages seulement, auxquelles s'adosse un cahier de photos.
Le sujet ? La resquille ! Pas n'importe quelle resquille. Celle qui depuis le XIX° siècle lance les “hobos” vers les gares de triage. Ils viennent pour chevaucher les rails, sauter sur les trains de marchandises qui ont remplacé dans l'Ouest américain les carrioles des pionniers, ou les chevauchées des “natives” : « c'est incroyable comme je rencontre très souvent des références aux Indiens d'Amérique chez les non-citoyens qui resquillent ». La Grande Dépression fut l'époque par excellence des hobos.
Comme William T. Vollmann le précise, il n'y a que deux sortes de hobos, les types fauchés qui ne peuvent pas se payer l'avion ou l'Amtrack comme les « citoyens », ou les types dans le genre de l'auteur. Il s'embarque seul ou avec son ami Steve pour « le grand partout » ou « la montagne froide » c'est-à-dire une destination incertaine, juste pour le fun, et puis rentrer en avion à Sacramento écrire son expérience. « Lorsque vous misez sur un train de marchandises, ça ressemble beaucoup à la vie : vous ne connaissez pas la suite ». La découverte fait donc partie de l'incitation : « Comme je n'avais absolument aucune raison d'y aller, je me suis embarqué pour Cheyenne. » Le train du hobo n'indique pas où il va. Quelquefois un conducteur de locomotive a la faiblesse ou la gentillesse de l'indiquer. Une phrase revient souvent : « Il faut que je me tire d'ici » comme si l'auteur était mu par l'urgence de bouger, toujours bouger, jamais prendre racine, désireux de se mesurer à l'espace américain et retrouver la liberté des pionniers : « Malgré le Président tortionnaire que nous avions à l'époque, je me suis réjoui, comme avant, d'être américain ».
Un sac à dos bien rempli et voici l'écrivain-voyageur en route pour découvrir la forêt, la montagne, ou le désert — « J'ai toujours adoré les déserts et celui-là m'enthousiasmait autant qu'une nouvelle maîtresse ». Emporté par le plaisir de voyager loin de l'autoroute, il cède à l'exagération : « Je suis le tout premier observateur à avoir parcouru cette contrée inconnue que l'on nomme Wyoming ».
Vollmann n'emporte pas de smartphone dans son bagage. Plutôt un « atlas du resquilleur acheté dans [sa] librairie alternative favorite à Portland ». Ou bien il se fie à son ami Steve : « Où étions-nous ? Je me souviens de Steve penché sur la carte du Wyoming et essayant de nous situer (exercice compliqué puisque les cartes routières indiquent de moins en moins les voies ferrées…) »
« Le peuple du train forme une société ». Dans les gares, ou sur les remblais, ou dans les pubs à proximité, nos hobos font des rencontres. Comme Badger : « Il raconta qu'il avait été abandonné au bord de la voie ferrée à l'âge de cinq ans et que, depuis, il avait toujours chevauché les rails ». Ou encore : « Avec ses vêtements épais et simples, sa casquette Jack Daniel's retournée et sa barbe fleurie qui aurait fait honneur à tous les prophète de la Bible réunis, il avait pas mal d'allure, et bien que ses yeux fussent petits et durs, ils n'étaient pas totalement antipathiques. » L'auteur paie parfois le hobo d'un billet de vingt dollars pour entendre son récit d'aventurier sdf. Il y a des rencontres moins excitantes : « au triage inquiétant de Laramie (…) une fois encore, nous devions nous cacher des bourrins de la Union Pacific ». Car bien sûr les compagnies ferroviaires essaient de protéger leurs lignes et leur matériel et les marchandises qui leur sont confiées. « Et à l'époque avant que les vieilles remorques porte-voitures à l'air libre aient dû être bâchées à cause du vandalisme, un resquilleur pouvait monter à bord d'une voiture flambant neuve, allumer le chauffage et la radio, s'allonger sur le siège conducteur et même mettre les essuie-glaces, juste pour rigoler, tout en s'enivrant et en admirant les trembles le soir, tandis que les lacs gris et agités cherchaient du regard (…) les vieilles montagnes cruelles, pareilles à des lames bizarres découpant le ciel d'ardoises, zébrées de neige au-dessous. » Un peu de “nature writing” en passant... Les shérifs des petites villes et les agents de sécurité des compagnies sont les pires rencontres de notre écrivain camouflé en hobo. D'innombrables écriteaux l'avertissent : Défense d'entrer.
En revanche, des rencontres positives se font en circulant dans les souvenirs littéraires car William T. Vollmann n'est pas le premier écrivain américain à s'être lancé sur les rails en passager clandestin. « Au crépuscule nous nous arrêtâmes au triage de Rawlins, petit et infesté de moustiques, près de la prison. C'est là que, un peu plus d'un siècle auparavant, Jack London avait un jour payé son voyage à bord d'un train de marchandises en chargeant du charbon pour le chauffeur d'une locomotive ». Débarquant à l'improviste à Cheyenne le néo-hobo Vollmann assiste au festival de rodéo des Frontier's Days, et se souvient qu'au temps de Jack London la même fête s'appelait « la Wild West Week »... Diablement plus classe. À plusieurs reprises lui reviennent des passages des Clochards célestes de Jack Kerouac — vous vous en doutiez.
En plus d'être un conteur prolixe, William T. Vollmann est un redoutable photographe et son texte s'appuie sur un copieux cahier d'illustrations, une soixantaine. Le chapitre intitulé « Vénus diesel » détaille de nombreux graffiti ornant murs de dépôts ferroviaires ou bien intérieurs de wagons où s'abritent les resquilleurs, souvent solitaires, tentés de dessiner leurs fantasmes féminins, réduits à une poitrine avantageuse ou un sexe offert. Comme on le devine, d'autres graffiti sont moins aimables : « no bums, no queers » !
Qui ne serait tenté de suivre ce guide enthousiaste qu'est Vollmann pour partir à l'aventure loin des grandes métropoles ?
• William T. Vollmann. Le Grand Partout. Traduit par Clément Baude. Actes Sud, 2011, 250 pages.
Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS