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   La maison, c’est la résidence sociale de Bobigny, édifiée à la place de l’ancien foyer Sonacotra, où, durant un mois, Sylvia Zappi, journaliste au Monde, a rencontré une douzaine de locataires, ces « vulnérables », hommes et femmes de tous âges en grande précarité. Les vieux ouvriers migrants algériens, les chibanis, habitués des anciens locaux, y cohabitent avec des mères célibataires, des travailleurs précaires et des réfugiés politiques. Dans cette résidence moderne et accueillante, les locataires disposent de studios, de petites chambres confortables, certes ; mais on ne se rencontre que dans les couloirs ou à la loge du gardien : « Chacun porte sa honte de pauvre, seul » déplore Achour. Les nouveaux arrivés ne se plaignent guère de cette solitude, à l’inverse des chibanis.
   Ceux-ci regrettent la convivialité, les fêtes dans l’ancien foyer. Il n’y a plus de salle commune ni de salle de prière et cet entre soi leur manque, car on ne va pas l’un chez l’autre. D’autant que certains occupent des chambres « alternées » et en changent à chacun de leurs retours en France pour toucher leur pension. Ce qui gêne ces chibanis c’est la mixité sociale : la présence d’une cinquantaine de femmes car « les femmes ça perturbe » comme le dit Younès, et ces nouveaux arrivés jeunes qui fument des joints, boivent des bières et font du bruit. Ils n’ont rien en commun. Ces vulnérables, quelle que soit leur situation, souffrent moins de leur pauvreté que du manque d’échanges humains.
   Florence la française est mère célibataire comme Elisabeth la congolaise mais elles ne se parlent pas ; Mathilde, plus âgée, s’en plaint : « on a l’impression d’être des fantômes ». La consolent les visites de sa fille. Suite à la guerre en Guinée où son mari a été tué, Hadyatou est réfugiée politique tout comme ce couple bengali, tous deux diplômés dans leur pays mais qui vivent du RSA. Pourtant, certains sont contents d’avoir un chez soi comme Babacar le sénégalais. A soixante-dix ans, lui ne regrette pas l’ancien foyer où « il fallait partager les douches, c’était pas propre. Ici je suis tranquille et je peux lire ». Seul Kertis le guadeloupéen est vraiment heureux d’être là, malgré les contraintes du règlement intérieur : à vingt deux ans il a décroché un CDI et élabore des projets.
   Les vies de ces vulnérables ont été fracassées par des drames. Dominique et Mathilde, victimes du cancer, ont perdu leur emploi, enduré maltraitances conjugales et divorce. La plupart cherche un soutien dans la religion, musulmane, chrétienne traditionnelle ou évangéliste : ils y retrouvent une communauté solidaire.
Ces nouveaux logements sociaux répondent à des normes strictes de sécurité, d’hygiéne, à des restrictions des coûts. Il s’en suit des immeubles froids, impersonnels comme des hôtels, ce qui augmente la souffrance psychologique de beaucoup de  ces résidents fragiles.
   Écrire leur vie, c’est porter à la connaissance des lecteurs leur existence d’invisibles et leur « redonner un peu de dignité » selon la journaliste.
   • Sylvia Zappi. La maison des vulnérables. Seuil, coll. Raconter la vie. 2016, 98 pages.
Tag(s) : #ESSAIS, #SCIENCES SOCIALES