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 Correspondant du Figaro en poste à Pékin depuis 2013, P. Saint-Paul a mené pendant deux ans des enquêtes immersives auprès des ouvriers migrants, les mingong, qui forment « la tribu des rats », les shuzu. Logés dans des conditions indignes dans les sous-sols de la capitale, véritables bidonvilles invisibles, ces paysans venus des campagnes ont tous un travail à la surface ; ils constituent une main-d’oeuvre bon marché, indispensable au développement de la première puissance économique mondiale. La plupart ont laissé au village leurs enfants : c’est pour eux qu’ils endurent avec un admirable courage cette existence avilissante. Le journaliste a rencontré nombre de ces travailleurs, accompagné d’un ami interprète, Duogou, malgré les agents de sécurité qui l’ont souvent repoussé : en Chine le laowai — l’étranger — qui pose des questions n’est pas le bienvenu, surtout un journaliste enquêtant sur ce « sujet sensible ».

Anciens réseaux d’abris creusés à l’époque des tensions entre la Chine et l’URSS, 6 000 de ces souterrains sont encore loués aujourd’hui. Dans cette véritable ville, sous le Central Business District et son centre commercial China World où voisinent magasins de luxe et belles voitures, ou sous le quartier chic de Sanlitun, vit la tribu des rats. Ce terme humiliant est ambivalent dans la culture chinoise. Premier signe du zodiaque, le rat est connu pour sa détermination, son énergie et sa grande capacité d’adaptation : telles sont les qualités de ces travailleurs. Dans ces sous-terrains sans air ni lumière, partageant dans la promiscuité cuisines et toilettes, sans intimité ni hygiène, maladies, dépressions et accidents mortels sont fréquents bien qu'aucune statistique ne permette d’en évaluer le nombre.
« La plupart des rats travaillent dans des restaurants, comme vendeurs, gardiens, ouvriers sur des chantiers ou coursiers. Sans leur contribution essentielle, poursuit Lu Huitin, professeur de sociologie, la ville de Pékin ne pourrait pas fonctionner normalement ». Certains, comme Wang Xiuqing, homme à tout faire d’une université, sont logés par leur employeur ; d’autres paient leur loyer, au minimum de 42 euros pour un salaire moyen de 285 euros. Sans permis de résidence, — le hukou —, sans contrat de travail, ces travailleurs ne bénéficient d’aucune protection sociale, ni d’assurance maladie, ni de droits d’inscrire leurs enfants à l’école. La retraite restant fixée à 60 ans en Chine, beaucoup de retraités ne peuvent vivre de leur maigre pension et viennent travailler à Pékin. Mais les logeurs les expulsent dès que leur état de santé nécessite de payer des soins médicaux. Voici Zheng et son épouse Liu Shuzen : tous deux mingong pour gagner de quoi régler la dot de chacun de leurs deux fils : un appartement, des bijoux et de l’argent à offrir à la jeune mariée. « En Chine, on n’épouse pas une femme, on l’achète ». Vivent aussi dans ces souterrains 150 000 « fourmis », jeunes diplômés du supérieur sans emploi.
Pourtant certains de ces « rats » s’estiment heureux sous terre, ceux qui, avec une enveloppe rouge peuvent contourner les règlements (comme souvent l’interdiction de cuisiner) : « En Chine, tout fonctionne à coup de pots de vin » et rien n’est possible sans un bon réseau social — le guanxi. Ces mingong deviennent peu à peu « les rois de la débrouille ». Et certains se forgent une réputation, comme Zhang Siyong, peintre reconnu, ou Zhou Gonfei, ancienne ouvrière, aujourd’hui la femme la plus riche de Chine, à la tête d’une importante entreprise d’écrans tactiles. On remarque que tous ces mingong sont fiers de bâtir la Chine de demain, même si, dépourvus d’argent et de guanxi, la plupart ne peuvent assurer l’avenir de leurs enfants.
Ces enfants abandonnés, ce sont les liushou. 70% d’entre eux vivent seuls ; les autres chez leurs grands parents, qui, souvent trop âgés et illettrés, ne peuvent les aider pour leurs devoirs. Privés d’affection, ne voyant leurs parents qu’au Nouvel An, ils souffrent de maladies mentales et de troubles psychologiques. Aux morts accidentelles s’ajoutent de nombreux suicides. Arrivés à l’adolescence, 70% d’entre eux sont drogués ou délinquants. Face à cette tragédie, les réactions sur les réseaux sociaux sont vives aujourd’hui et la censure ne peut toutes les effacer.
Bien sûr, les résidents de la surface méprisent les shuzu, paysans mal élevés. C’est pourtant à eux que les classes aisées doivent leurs tours de verre audacieuses et leurs bars branchés tel le Fugu où les princes rouges, héritiers du Parti, aiment associer champagne et moutai, la liqueur chinoise, avant de rejoindre leur Ferrari...
« Le luxe s’affiche avec extravagance » en Chine car il faut montrer sa réussite. Le contraste entre milliardaires et mingong est frappant à Pékin où se concentre le plus grand nombre de millionnaires — 192 000 — et « d’ultra-riches » — 11 300. Selon la Banque Mondiale, 200 millions de Chinois vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Réduire les inégalités devient une urgence pour éviter l’explosion sociale, mais, selon Lu Huitin « l’être humain ne compte pas pour l’État ». De plus, les mingong apprécient Xi Jiping pour sa lutte contre la corruption. Toutefois, son despotisme éclairé, sa volonté de promouvoir les cinq valeurs confucéennes contre celles de l’Occident qui « auraient pour dessein d’affaiblir la Chine » ne suffiront peut-être pas à relever les nombreux défis auxquels le Parti doit faire face. Cet ouvrage nous aide à en prendre la mesure.
• Patrick Saint-Paul. Le Peuple des Rats. Dans les sous-sols interdits de la Chine. Grasset, 2016, 250 pages.
 

 

Tag(s) : #ESSAIS, #CHINE