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Cet ensemble de récits, brefs et réalistes, sans fiction ni fioritures, constitue une sorte d'autoportrait de l'écrivain Mario Rigoni Stern. Il éclaire différents moments de sa vie dans la localité qui l'a vu naître, Asiago chef-lieu de la Régence des Sept-Communes, sur la route des cols alpestres, au voisinage d'une frontière disparue en 1919.

Au sud, à trois jours de marche, c'était Padoue, où le grand-père descendait vendre les produits de la montagne. Au nord c'était l'Empire austro-hongrois. « Nous formions alors, à l'intérieur des frontières qui, à partir du Tessin vont au-delà de Lvov, une espèce de communauté européenne ante litteram. Nos compatriotes allaient travailler dans tous ces vastes pays sans avoir besoin de passeport, le certificat de baptême suffisait… » Cette “Belle Epoque” disparut avec la Grande Guerre. De 1915 à 1918 les armées austro-hongroises et italiennes s'affrontèrent dans les paysages chers à l'auteur. La paix revenue, des villageois décidèrent de gravir le mont Cima XII et l'Ortigara pour chercher deux obusiers Skoda et un mortier, précieux vestiges des combats, pour en fondre les quatre cloches qui manquaient à une chapelle. Des décennies plus tard, un été de grande sécheresse produisit un immense feu de forêt qui dévoila en série les marques du conflit. « L'explosion d'un obus rappelait que là, en 1917, se trouvaient les batteries qui tiraient sur l'Ortigara ». L'auteur aime aussi se souvenir que dans ces tranchées et ces belvédères combattirent des écrivains ; d'un côté Robert Musil et Hugo von Hoffmansthal, de l'autre Carlo Emilio Gadda.
Né en 1921 l'auteur ne connut pas cette guerre dans ses montagnes mais il raconte comment il s'engagea à dix-sept ans dans les chasseurs alpins, se retrouva trois ans plus tard sur le front russe, fut fait prisonnier par les Allemands en septembre 1943 à la suite de la capitulation italienne devant les Alliés, et en 1945 rentra à pied de son camp de concentration. Un second groupe de récits montre un petit employé du cadastre, plus soucieux des administrés que des règlements et de la hiérarchie, et vite retraité pour cultiver son jardin — au propre comme au figuré.
Rigoni Stern veut témoigner d'une vie simple au contact de la nature loin des villes de la plaine et parler au nom des humbles qu'il a connus sur ces versants boisés où le froid intense tarde à faire place au printemps. Il dit le plaisir de la chasse aux grives ou au lièvre, la quête des champignons pour corser le risotto, le soin à porter aux ruches et aux abeilles, les semis à faire en temps voulu, toujours au rythme des saisons.
Il y a surtout des anecdotes, des gouttes de ce « vin de la vie » qu'il faut recueillir. « À ce monde-là se rattache aussi une autre histoire brève et simple ; si je ne la raconte pas, elle sera perdue. » C'est par exemple l'histoire de l'ânesse Giorgia : « En période de carnaval, parfois de joyeux drilles du village venaient chercher l'ânesse pour festoyer avec elle ; ils la conduisaient déguisée dans les hôtels et les cafés du centre. Ils la poussaient aussi à boire… » mais elle gardait la tête plus froide que les fêtards. C'est souvent l'histoire des « vrais montagnards (bergers, bouviers, fromagers, bûcherons, chasseurs, contrebandiers, charbonniers)… » ou des migrants partis travailler dans les mines d'argent de l'empire, tel cet homme revenu au pays avec assez de minerai dans ses bottes pour frapper des thalers aussi vrais que les vrais.
Rigoni Stern n'oublie ni les curés pittoresques en bisbille avec leurs ouailles, ni les rites de la montagne comme celui de la veille de l'Ascension, quand on faisait cuire des œufs pour les décorer et les offrir à l'occasion de la procession du lendemain qui faisait le tour d'Asiago.
Mais les mœurs évoluent par la force des choses. L'auteur est plutôt amer face au changement « quand la crise à la montagne et le boom économique dans les villes ont apporté les déséquilibres que nous savons ». Angelo, un de ses voisins, « a été le dernier à se priver de son cheval pour les travaux agricoles et forestiers ; il ne pouvait s'imaginer sur un tracteur : on peut parler à un cheval, pas à un tracteur ».
Devenu grand-père l'auteur apprend à ses petits-enfants ce qu'était ce coin idyllique tombé sous la menace du temps, comme la fameuse cabane dont on dit qu'elle abritait la Befana...
Pour les amateurs de souvenirs à déguster, d'émotions au contact de la nature et de vie apaisée.
 
• Mario Rigoni Stern. Le vin de la vie. Traduit par Marie-Hélène Angelini. La Fosse aux ours, 2002, 239 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ITALIENNE