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Après avoir constitué un seul monde sous l'Empire gréco-romain, la Méditerranée est devenue le lieu d'affrontements entre trois aires culturelles, Empire byzantin, Occident chrétien, et Califats islamiques. Les offensives conduites par le calife, le basileus et le croisé font de la Méditerranée une zone à conquérir ou à défendre, mais derrière les martyrs et les héros la conjoncture économique reste incertaine. Pour la vaste fresque de Christophe Picard c'est la chronologie et la carte des dynasties arabes qui impose le découpage de l'étude, avec à l'Ouest la défaite almohade à Las Navas de Tolosa (1212) et à l'Est la prise de Bagdad par les Mongols (1258). Néanmoins l'auteur déclenche une douche froide dès le premier chapitre en écrivant que « pour les premiers siècles de l'hégire, la place de la Méditerranée dans l'histoire rapportée par les lettrés arabes apparaît très limitée ».
 

 Califes et chroniqueurs

L'historien médiéviste a divisé son ouvrage en deux parties d'égale importance qui couvrent les mêmes période. Après la présentation des cartographes (cf. l'illustration de couverture), la première partie fait l'inventaire des multiples chroniqueurs (al-Bakrî, al-Balâdhurî, al-Tabari, etc), ainsi priorité est donnée aux représentations de la vie maritime ou littorale, plutôt rares dans leurs chroniques, un peu plus présentes dans les récits de voyages (rihla) dont le livre d'Ibn Battuta est le plus connu, mais bien tardif. Les chapitres progressent au rythme des califats, depuis les Omeyyades et les Abbassides, jusqu'aux Almoravides et Almohades en passant par les Fatimides chiites.
La seconde partie suit la même organisation par califats en insistant sur les opérations militaires, qui ont en grande partie été citées précédemment. Ainsi le lecteur parcourt-il deux fois les six siècles couverts par cette étude, avec pour résultat assez regrettable de s'embrouiller facilement ou l'impression — erronée ! — de tourner en rond.
    D'autre part, l'immense érudition de l'historien limite l'accès au lecteur informé déjà capable de situer les califats et les émirats dans l'espace et le temps, même s'il peut toujours s'aider des cartes (pages 407-418) et d'un index bien utile qui, pour ne donner qu'un exemple, à l'entrée “Ayyoubides” ajoute la précision « sultans d'Égypte, 1171-1250 » avant de renvoyer à la pagination des occurrences. Mais s'il faut souligner un mérite particulier de cet ouvrage, c'est bien sûr à l'évocation des chroniqueurs qu'on pensera — d'où la longue liste des sources primaires aux pages 357-368.
    Troubles (fitna) au sein du Dâr al-Islâm, les nombreuses révoltes et autres conflits entre les califats ont été mis à profit par les Byzantins ou les Latins pour contre-attaquer. Les Abbassides combattirent les Ommeyyades et les délogèrent de l'Orient ; dès 971 les Fatimides s'installèrent en Égypte et s'emparèrent du Caire (Fustāt) ; les Almoravides partirent à l'assaut du califat ommeyyade de Cordoue, etc. Ces événements n'apparaissent dans l'ouvrage qu'en raison d'actions maritimes et le non-initié aura du mal à les comprendre : il devra se reporter pour cela à une encyclopédie généraliste du type Universalis ou Wikipedia.
 
Jihad sur mer
En s'opposant à la thèse d'Henri Pirenne estimant que l'expansion arabo-musulmane du VIIe siècle avait mis fin à la relative unité du monde méditerranéen comme à celle de Fernand Braudel — et autres — résolus à retarder au XIIe siècle l'essor d'un monde marchand pré-capitaliste entraîné par les ports italiens, Christophe Picard prétend ici démontrer l'existence d'un âge d'or de l'espace méditerranéen sous l'action des différents califats. De même que l'océan Indien a été appelée la mer des Arabes, l'auteur peut alors qualifier l'ancienne Mare Nostrum des Romains de « mer des Califes ». Simplement, par le seul effet des sources utilisées, essentiellement des chroniqueurs au service des califes qu'il convient d'encenser pour leurs exploits de conquérants, c'est dans le domaine militaire que s'inscrit principalement cette « histoire de la Méditerranée musulmane » des VIIe-XII° siècle.
Califes et émirs s'intéressent donc aux choses de la mer avant tout en raison du jihad. Face au monde chrétien, quand le jihad offensif ne se déploie pas sur terre comme sur mer, visant Constantinople et Rome, c'est la défensive qui prédomine, avec le ribat des « érudits en armes », mobilisation qui s'organise sur les littoraux hérissés de fortins et de forteresses. Ainsi l'unité produite par les califes en Méditerranée est celle d'une « frontière » au sens militaire, dans la logique du jihad.
Pour atteindre les îles des chrétiens comment faire autrement que d'aménager des arsenaux (dâr al-sinâ‘a), de construire des bateaux, de réunir des équipages ? Aux responsabilités en Syrie de 660 à 681, l'omeyyade Mu‘āwiya est le premier calife à lancer une flotte de guerre, il s'agissait alors de prendre Chypre, en 648. Dès 674 et 677 les assauts sont menés contre Constantinople où les flottes arabes sont incendiées par les feux grégeois. Il s'agit aussi de défendre le littoral syrien (le Bilâd al-Sham) et égyptien, visé par les représailles byzantines (et plus tard les assauts des croisés). En fait le jihad offensif de l'Est du bassin méditerranéen a surtout été terrestre, visant les régions anatoliennes notamment sous la direction d'Hârûn al-Rashîd devenu calife en 786.
En revanche, plus à l'ouest, les chroniqueurs semblent donner davantage de matière qu'il s'agisse d'évoquer la fondation de Kairouan en 670, la construction des arsenaux du Maghreb ou d'al-Andalous et les nombreuses opérations maritimes. Actes de vulgaire piraterie du point de vue des Latins, les razzias contre les îles chrétiennes — Baléares, Corse, Sardaigne —  furent particulièrement nombreuses à partir de l'émirat de Denia au IXe siècle. Sous les Aghlabides, l'Ifrîqiya — l'actuelle Tunisie —, servit de base pour les expéditions de conquête de la Sicile où s'épanouit ultérieurement une prestigieuse civilisation métissée sous les Normands, dont Al-Idrîsî (mort vers 1172), le cartographe du Livre de Roger (Kitâb Rujār), constitue un représentant majeur.
 
Ports, marchands et marins
La mention du commerce méditerranéen se réduit à une portion congrue. Il faut aller vers la fin du texte, au chapitre 11 au paragraphe « une organisation commerciale à l'échelle de la Méditerranée ? » (page 326) à propos des réseaux marchands juifs de la Geniza du Caire, et au chapitre 12 au paragraphe « l'Égypte, plaque tournante d'un commerce-monde » (p.341-344) pour trouver les informations plus consistantes, notamment sur les pratiques douanières des califes.
Les rivalités commerciales mêlées aux jalousies xénophobes peuvent expliquer un événement survenu en 996 quand les marchands italiens présents au Caire furent massacrés en même temps que l'arsenal de Fustāt fut incendié par une population excédée « par les avantages fiscaux octroyés aux marchands latins ». Pourtant, en règle générale, pour leurs transactions les marchands chrétiens devaient s'acquitter de taxes supérieures à celles que payaient les dhimmi, et a fortiori les fidèles du Prophète.
En Méditerranée occidentale le port d'Almeria fut le plus actif, avant d'être ruiné par l'assaut des Gênois en 1147.
Si les équipages combattants sont évoqués à plusieurs reprises (grecs renégats notamment) on n'apprendra rien ici des caractéristiques des navires utilisés, sinon qu'ils utilisent les feux grégeois découverts face à l'ennemi byzantin et utilisés ensuite pour défendre al-Andalous contre les Vikings venus saccager Séville en 844.
Les marchandises importées par les Latins, telles les céramiques polychromes ou bacini qui ont intéressé les Pisans, peu de détails ici les évoquent ; il en est de même de la diffusion des produits asiatiques importés par les Arabes via la mer Rouge et ensuite redistribués vers les ports des califats ou de la péninsule italienne. Ce n'était pas le cœur de sujet de ce livre.
« Derrière une conjoncture impalpable, il apparaît dès le Xe siècle, que ce sont les autorités impériales, émirales, comtales qui mirent sur pied les conditions matérielles, fiscales, juridiques d'un essor des échanges méditerranéens ». En fin de période, l'ascension des ports italiens et des réseaux de leurs marchands est une évidence attestée par leurs archives. C'est « avec l'assurance maritime ou encore par l'invention de pratiques commerciales pérennes, dans les progrès de la construction navale, que la différence se fit dans le temps long du Moyen Âge en faveur des grandes cités maritimes du monde latin, prélude à l'essor du capitalisme… » (p.348). Mais c'est une autre histoire.
 
La Méditerranée, centre ou périphérie ?
Sous les Abbassides, Bagdad parut constituer le centre d'un monde musulman qui n'était pas principalement méditerranéen. Chef de la poste (barîd), en charge des régions périphériques du califat, Ibn Khurradâdhbih (mort vers 885) a rédigé une importante géographie.
« Il y décrit les itinéraires empruntés par les marchands juifs radhanites qui ramenaient à Bagdad tous les produits précieux de la terre, aussi bien depuis l'Empire carolingien, en particulier les esclaves et les eunuques slaves, que de l'Inde, pourvoyeuse en épices et essences rares, et de la Chine d'où provenaient soieries, céramiques et autres productions raffinées. Ou bien ce sont les marchands russes qui arrivaient des steppes d'Asie centrale avec des fourrures et autres produits du Nord, prisés par les nantis de la capitale. » (p.259).
Bagdad fut bien un carrefour de premier ordre, mais assez loin de la Méditerranée , et donc ravitaillé par les routes terrestres. À Palerme, Al-Idrîsî se croyait au cœur de l’œkoumène mais l'espace méditerranéen et musulman était devenu polycentrique avec la création ou l'affirmation d'autres centres de pouvoir plus concernés par la vie maritime que Bagdad. Plus près de la mer, et quel que soit le califat, Le Caire fit constamment le lien entre deux espaces maritimes, par une longue tradition, et jusqu'à la veille des explorations portugaises vers les mers du sud. L'auteur conclut donc avec Ibn Battuta, que « La mer qui incarne (…) l'espace maritime de l'Islam n'est plus [la Méditerranée] mais bien la mer Rouge, et plus précisément la route maritime du pèlerinage jusqu'à Djeddâh, centre maritime de l'Islam dilaté de Rabat à Delhi. »
Maîtriser ce gros ouvrage érudit constituera donc pour le lecteur aguerri et obstiné comme une sorte de jihad personnel.
 
• Christophe Picard. La mer des Califes. Une histoire de la Méditerranée musulmane (VIIe-XIII° siècle). L'Univers Historique, Seuil, 2015, 439 pages.
 
 
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