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Chick, le narrateur, se présente d'abord comme invité de son ami Ravelstein à Paris. On comprend tout de suite que Ravelstein, un universitaire américain âgé, juif, sans enfant, dispose d'assez d'argent pour descendre au Crillon et autres dépenses ostentatoires comme en témoigne le luxe de son appartement de Chicago. Assez vite il apparaît aussi que Ravelstein est gravement malade, que les maladies qui se développent dans le sillage de son sida ne lui laissent que peu de temps à vivre. C'est pourquoi, entre deux séjours à l'hôpital, il a fait promettre au narrateur de lui consacrer, non pas vraiment une biographie, mais plutôt une sorte de livre-témoignage à publier après sa disparition. Chick aura un mal fou à se mettre à l'ouvrage, et il faudra un séjour aux Antilles qui faillit mal tourner pour qu'il réalise enfin sa promesse. Il en résulte un livre fort sur l'amitié intellectuelle entre deux hommes dont l'un mène une vie philosophique.
 
Mais s'agit-il bien d'une fiction ?
 
Au cours du livre, le dernier que Saul Bellow publia, tout l'entourage de Ravelstein défile. Une galerie de portraits se précise peu à peu sous nos yeux. Et l'on découvre bientôt qu'il s'agit d'un roman à clefs. En dehors des portraits du petit ami singapourien de Ravelstein et des épouses successives de Chick — la belle et savante Vela puis la jeune Rosamund ancienne étudiante du maître —, l'insistance du narrateur sur le profil de Ravelstein et de plusieurs autres intellectuels de Chicago finit par mettre sur la voie (ce que n'indique en rien la présentation de l'éditeur).
La spécialité de Ravelstein c'est la philosophie politique. Plusieurs hommes politiques et dirigeants de Washington ont jadis été ses élèves ; par gratitude, ils continuent de lui téléphoner leurs petits secrets. Le narrateur, qui lui-même a travaillé sur certains écrits de Keynes, nous apprend que Ravelstein, puits de science dans son domaine — de Platon à Heidegger — a récemment publié un essai pour vulgariser ses idées et qu'il s'est ainsi notoirement enrichi. L'une des idées-force du best-seller de Ravelstein est qu' « aux USA, la formation générale s'était réduite au point de disparaître » et ce livre a laissé ses « collègues ulcérés » alors qu'il lui a valu d'être reçu par Margaret Thatcher. Autrement dit Ravelstein est l'alias du penseur américain Allan Bloom (1930-1992), un libéral dont l'essai The Closing of the American Mind (1987) eut un large retentissement, et fut connu en France sous le titre L'âme désarmée. C'est sous ce titre que je l'avais lu jadis... Une rapide consultation de Wikipedia montre d'ailleurs la concordance entre la biographie d'Allan Bloom, et ce que Chick nous apprend de son ami Ravelstein, l'un et l'autre traducteurs de Platon et de Rousseau, et donc férus d'humanités.
On peut continuer le petit jeu ! J'ai identifié en premier lieu Mircea Eliade (1907-1986) — qui fut réellement un ami de Bellow — sous les traits de Radu Grielescu en raison de ses origines balkaniques, de son passé de compromission avec « la paramilitaire et antisémite Garde de fer », en raison aussi de sa connaissance des religions, du chamanisme et des mythes. La consultation de l'article « Ravelstein » sur le site Wikipedia en anglais (''en.wikipedia.org/wiki/Ravelstein'') nous apprend le reste des identités. Ainsi par exemple Davarr, le mentor de Ravelstein, est-il basé sur Leo Strauss (1899-1973). Etc... Sans oublier que la première épouse de Chick, la belle Vela, correspondrait dans la vraie vie à Alexandra Bellow qui fut mariée au Prix Nobel de 1974 à 1985. Alors , de là à considérer que Chick n'est que l'alter ego de Saul Bellow, il n'y a qu'un pas que le lecteur franchira — ou non.
Au final, ce livre ne m'intéressait pas beaucoup avant de comprendre que derrière les personnages de roman il y avait comme une passionnante enquête à mener, des personnages réels à identifier, notamment des professeurs connus ayant exercé à l'Université de Chicago.
 
• Saul Bellow. Ravelstein. Traduction de Rémy Lambrechts. Gallimard, 2002, Folio 312 pages.
 
NB. Sur le site de France-Culture, je conseille d'écouter l'émission « Une vie, une œuvre » consacrée à « Allan Bloom, une vie philosophique ».
 
Des comptes-rendus d'autres œuvres de Saul Bellow vous attendent sur le site Lecture/ecriture, notamment : Herzog, les Aventures d'Augie March, la Planète de M. Sammler, Le don de Humboldt.
 
 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS