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Quoi de plus banal qu’un fait divers ? Sans doute, mais, aux dires de Mara Goyet, il ne laisse personne indifférent car il nous enchante, nous fascine et nous hante. Préparez-vous à un déluge de ces faits divers, dénichés autant dans la presse du 19° siècle que dans Détective ou au J.T. de 20 heures ! L’auteure manie l’ironie et l’humour noir, convoque Baudelaire, Verlaine, Proust ou Barthes... Réaliste, excessif parfois, cet essai se veut provocateur. Mara Goyet s’inscrit en faux contre la théorie de Bourdieu qui estimait que « les faits divers font diversion et nous détournent des vraies questions ». Faux ! Car « ils révèlent au grand jour les tréfonds de notre humanité ». Un peu comme les contes de l’enfance, le fait divers nous attire et nous terrifie : il nous éveille.
Même si sa définition dans le Petit Larousse reste une accumulation de petits « scandales », on le connaît ; Mara Goyet le décompose et cerne sa fonction. On note que le fait divers n’est jamais, dans cet ouvrage, joyeux ni admirable : un adolescent qui sauve une vieille femme de la noyade ne retient pas l’attention de l’auteure sans doute parce que ce genre de micro-évènement ne porte pas de forte charge symbolique ?
Le fait divers c’est donc « une déchirure dans le quotidien », un surgissement d’horreur qui échappe à tout ordre, à toute rationalité. On y prête d’autant plus attention quand on s’ennuie : il fait alors diversion dans la monotonie du quotidien. On ne l’oublie pas, on se souvient des objets — tel le congélateur où l’on découvrit huit bébés, ou le piolet qui tua Trotsky —, des lieux — comme la Vologne où flottait le corps du petit Grégory — : certains nous hantent et nul n’achètera la maison des De Ligonès, cimetière de cinq cadavres... On n’oublie pas non plus les acteurs du fait divers devenus célèbres grâce au crime ; Violette Nozières, les sœurs Papin, Émile Louis ou Fourniret, « l’ogre des Ardennes ». Le fait divers arrive toujours « près de chez vous », on frissonne car « ça aurait pu m’arriver ! », mais on aimerait bien aussi en avoir été témoin, juste pour passer à la T.V. Comme l’écrit Daniel Salles sur le site de l'exposition À la une de la presse, nous sommes friands des faits divers car ils réveillent nos pulsions et nos désirs de transgression.
Mais bien plus que cette fonction cathartique d’exutoire, Mara Goyet montre que les faits divers nous « recentrent » en nous confrontant à l’innommable de la nature humaine. On en parle et on se rassure : nous, on est du bon côté ! « Ça nous rassemble et ça nous ressemble » note-t-elle. Déflagration sans causalité évidente, le fait divers illustre une « fatalité intelligente » qui nous échappe et nous fait prendre conscience de « l’inquiétante étrangeté » de notre condition d’homme comme de notre monde. Par exemple, un fils aimant finit quand même par tuer sa mère ; un enfant commet un vol : ses parents le punissent en le privant de champignons et lui reste vivant alors que ses proches décèdent empoisonnés. Des combles, mais qui nous laissent sans voix.
Néanmoins, on peine à partager les analyses de  Mara Goyet  à propos des attentats de 2015 et 2016. Selon elle le direct live, les chaînes diffusant en continu seulement des détails, des objets, des lieux ont « fait-diversifié » l’horreur et le crime. Comme toute vue d’ensemble nous échappait alors, la tragédie restait, selon l’auteure, à distance ! Reste que les hommes de main de l’E.I., même encore non identifiés, n’ont rien en commun avec les acteurs quelconques du fait divers ; et le nombre des victimes outrepasse celui du moindre d’entre eux.  C’est alors un événement, non un fait divers.
Cet essai a le mérite de l’originalité. Les faits divers nous divertissent, nous charment, nous libèrent ; mais surtout ils nous rappellent, tels des Vanités modernes, que, si mondialisé et connecté que soit notre monde, la mort y fait toujours partie de la vie : Memento mori !
• Mara Goyet. Sous le charme des faits divers. Stock, 2016, 203 pages.
 
 
Tag(s) : #ESSAIS