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Imaginez, au nord de la Russie, un lac immense, des forêts à l'entour, des marais aussi. Au milieu de ce désert humain, va Trofim Roussanov, un homme au cœur glacé, un garde-pêche pour qui la Loi, avec le règlement à appliquer, est l'unique credo de sa vie. Trofim est un dur, un type implacable, incapable de fermer les yeux sur un modeste larcin de braconniers. Aussi dans la région, le surnomme-t-on « la Mégère ».

Imaginez ensuite que les braconniers se vengent et subtilisent la barque qui lui permet de retourner chez lui et voici Trofim obligé de marcher vers l'isba du peu accueillant garde-forestier qu'est Anissim puis de marcher encore et encore à travers les bois, éviter les marais, contourner le lac et atteindre une hypothétique route. Dans cette progression, il tombe sur une cabane où une trouvaille l'attend, explication du titre de la nouvelle. Ce nouveau-né abandonné par sa mère, il a bien failli le laisser sur place, son cœur de pierre s'est déchaîné en insultes contre la mère criminelle : « salope », « garce », « des gens comme ça, je les tuerais de mes propres mains », etc. Néanmoins, après avoir hésité, cet homme peine pour tenter de sauver l'enfant, perdant son havresac, abandonnant son fusil, et débarquant harassé chez Anissim avec dans les bras le bébé mort de froid et de faim, une petite-fille. Quand Trofim suggère de la nommer Anna et qu'Anissim et sa femme procèdent à l'inhumation au bord du lac, c'est là que se produit le vrai déclic qui mènera Trofim sur la route de la compassion — encore faut-il qu'il retrouve la mère fautive... Le moment venu Trofim oubliera sa rigueur inhumaine et il lui arrivera pour ainsi dire de renaître à l'humaine condition pour un éphémère moment de charité — tout en restant bourru quand même.

Vladimir Tendriakov (1823-1984) montre un remarquable talent pour dépeindre la nature, les profondeurs obscures de la forêt, les reflets sur l'eau quand les rames de la barque brisent le miroir du ciel ; le spectacle de cette nature sauvage en impose à l'homme rude, mais seul, vivant en dehors de l'Histoire. À en en juger par l'intrigue résumée de cette longue nouvelle, il n'y aurait pas de raison pour classer Tendriakov parmi les écrivains “ruralistes”, ces auteurs nostalgiques des campagnes éternelles bousculées par la modernité qu'elle soit soviétique ou autre. La Trouvaille pourrait se dérouler aussi bien dans la “wilderness” du Montana ou du Canada qu'en Russie. Toutefois l'auteur fait plus que simplement suggérer l'espace et le temps du contexte russe. Dans sa jeunesse Trofim a vécu la collectivisation stalinienne et involontairement contribué à faire déporter un oncle pour le crime d'être koulak. Ce fait a dû forger la rudesse de son caractère de taiseux. Autre indice, la jeune mère criminelle, elle-même pauvre orpheline pitoyable, a voulu cacher grossesse et accouchement car sa famille appartenait aux Vieux-Croyants à la morale austère qui depuis le XVIIe siècle se sont éparpillés dans les régions reculées de la taïga et ont survécu jusqu'à l'époque soviétique.

Cette nouvelle qui décrit de manière très forte une aventure humaine s'impose aussi à nous visuellement. Pour ces deux raisons qui se mêlent étroitement, elle semblait faite pour le cinéma. Le réalisateur russe Viktor Dement s'en est heureusement convaincu, il vient de la porter à l'écran sous le titre Criminel. Oui, il aurait été criminel de ne pas faire connaître cette œuvre puissante de Tendriakov.

• Vladimir Tendriakov. La Trouvaille (нахо́дка). Traduit par Bernadette du Crest. Borealia, 2016, 82 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE