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Le souci de l'effet de réel commande beaucoup de choses dans ce roman à part. Un exemple : Sophie Divry a emprunté le code postal de La Tour-du-Pin, au cœur du triangle formé par Lyon, Chambéry et Grenoble pour ancrer la vie quotidienne de son héroïne appelée M.-A. Le code postal 38110 est ainsi devenu celui d'Empan-sur-Nive. Au 12, chemin des Pins, se trouve le pavillon confortable où résident M.-A., son mari François, leurs enfants. En réalité ils auraient pu habiter à peu près n'importe où. Et pas nécessairement dans un lotissement éloigné de tout centre-ville. Car ce n'est pas « la condition pavillonnaire » qui forme le sujet du livre, mais bien plutôt une vie “moyenne” quelque part en Europe occidentale, dans une société de consommation entre Trente Glorieuses et début du XXIe siècle. S'il s'était agi de jeter un regard critique sur la vie d'une famille de Français moyens propriétaires d'un pavillon de périphérie, l'auteure aurait donné plus d'importance au jardinage, au bricolage et à la dépendance à l'égard du transport automobile. Même si ces aspects sont présents dans le livre, ils n'en constituent qu'une dimension légère et anecdotique, un cadre utile, mais sans provoquer d'effet majeur sur l'intrigue.

C'est que le véritable sujet du livre est bel et bien la vie plate vécue par une Française ordinaire à l'époque contemporaine. Ce souci de dépeindre le cadre d'une vie conforme à la plus grande banalité, quasiment conforme aux statistiques, se traduit par la fréquence des descriptions des objets usuels, — on pense au premier roman de Georges Pérec, « Les Choses » — quand Sophie Divry évoque le réfrigérateur (dès l'incipit — un choc), la machine à laver, le téléviseur, la machine à expresso, la pendule de la cuisine ou l'automobile. Parfois avec une manière de dire les objets qui semble destinée à un archéologue ou un historien des temps futurs. En revanche, et c'est curieux puisque M.-A. travaille dans une fabrique de meubles, il n'est pas beaucoup question du mobilier du couple... On préfère ici montrer l'usage quotidien de ces équipements, les gestes de la ménagère, ou les gestes de la conductrice. Cette approche assez technique et si peu “littéraire” fait parfois naître l'étonnement ou un léger sourire mais l'intérêt du livre ne réside heureusement pas non plus dans l'univers des objets.

C'est dans la tête que tout se joue. M.-A. s'ennuie régulièrement malgré une vie de bonheurs simples. Celle-ci lui paraît envahie par le vide. Décevante. Incomplète. Rien de très excitant dans sa vie de jeune fille, d'étudiante à Lyon, de jeune mariée, etc. Les décennies passent et ce sentiment de vide, de béance, persiste. Mariée à un homme plein de bonne volonté en même temps que dénué de toute originalité, elle ressent le manque de faits marquants dans son existence, l'absence de passions. À une certaine époque de sa vie, l'adultère est venu divertir M.-A. de la routine mais l'amant sera nommé dans une autre région. Une dépression s'en suivra pour cette éphémère Bovary du Bas-Dauphiné. Et puis : « Tu te réfugias dans tes enfants. Tu ne les avais jamais abandonnés. Même après tes plus grandes décharges orgasmiques, quand nue tu chevauchais Philippe, ton sexe dévorant le sien au rythme de ses insultes qui t'excitaient tant, ta peau qui se gonflait de sang, ta chair qui criait ; toi tout entière traversée par ce cri de triomphe ; même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique ».

Les objets du réel, toujours, imposent leur place dans le quotidien. Il faut dire que la vie spirituelle ou culturelle de l'héroïne, à l'image de celle de ses parents, ressemble généralement au calme plat. Désenchantement du monde. Pas de voyage extraordinaire, pas de rencontre étonnante, pas de grande tragédie. Rien qui soit hors du commun. Le travail au bureau, le mari, les enfants, puis les petits-enfants, les tâches domestiques, etc. Frigo, boulot, dodo. Elle voudrait lancer un « Étonnez-moi ! » or la réponse ne vient pas. C'est seulement à l'heure de la retraite qu'elle ose le yoga, la poésie ou les concerts. Feu de paille d'ailleurs. Il était trop tard.

Par un procédé tout simple qui est de tutoyer l'héroïne, l'auteure centre constamment notre regard sur la personne de M.-A. Seule, cette femme a droit à ce procédé stylistique, qui réussit à la placer à la fois au centre de l'écriture et au centre de son petit monde en soulignant sa solitude. Voilà en bref un livre différent, qui laissera sans doute aux lecteurs plus de souvenirs marquants que bien des romans psychologiques, et cela sur la base paradoxale de la banalité du quotidien...

• Sophie Divry. La condition pavillonnaire. Notabilia, 2014, 262 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE