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Écrivain et artiste, R. Brival revisite à sa manière un moment de la vie de Léon-Gontran Damas, guyanais, co-fondateur avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor du Mouvement de la Négritude dans l’entre deux guerres. En 1939, après avoir publié son premier recueil de poèmes, Pigments, Damas semble déstabilisé par le départ de Césaire pour son île, la Martinique, comme professeur au Lycée Schœlcher où tous deux se connurent autrefois.
Il décide, sans en informer ses amis, de partir à New-York rencontrer les intellectuels et artistes noirs de la Harlem Renaissance pour les inviter à un colloque fictif à Paris. Cette immersion dépaysante est l’occasion pour Damas d’une remise en question de son engagement. L’intrigue linéaire constitue le fil rouge qui permet à R. Brival de rendre vivantes les tendances des mouvements pour la libération des noirs : à Harlem la Natural Association for the Advancement of Colored People (N.A.A.C.P.), très engagée dans sa lutte pour libérer la culture noire des valeurs morales victoriennes et de la réprobation de la bourgeoisie blanche ; à Paris, dans le salon littéraire de la poétesse Paulette Nardal, première étudiante noire admise à la Sorbonne, quelques écrivains, autour de Césaire, Senghor et Damas, soutenus par Aragon ou Desnos revendiquent leur identité et leur culture noire face à la culture coloniale. La Négritude c’est « la négation de la négation de l’homme noir » dixit Sartre. Toutefois des deux côtés de l’Atlantique les mouvements sont traversés de contradictions. Dans ce roman, journal de bord censé destiné à Césaire, Damas exprime ses doutes, d’ailleurs fondés ; vingt ans plus tard, les trois co-fondateurs auront fait, au Palais Bourbon, des choix politiques différents.
Le style de Brival, fluide et réaliste, restitue avec sensibilité l’atmosphère de Harlem et facilite l’appréhension de ces mouvements d’intellectuels.
Sexe, alcool et cocaïne ponctuent le séjour de Damas à Harlem ; surnommé « tisseur de rêves » par Anna, l’artiste peintre haïtienne dont il tombe amoureux, c’est grâce à elle que le poète va prendre du recul et se remettre en question. Il s’immerge dans Harlem : prostituées, gosses en haillons, dans la touffeur crasseuse de l’été c’est « La Mecque de tous les vices », de la violence et de la haine. Damas prend la mesure de la ségrégation, dans les bus, à la plage, et découvre la liste des lieux interdits aux noirs placardée aux vitrines. La nuit venue Anna lui montre l’autre visage de Harlem ; de bars en concerts Damas rencontre intellectuels —Langston, du Bois ou Locke— et musiciens —Cab Calloway, Dizzy Gillespie ou Billie Holiday. Au fil des discussion les conflits idéologiques apparaissent. La N.A.A.C.P. s’oppose à la United Negro Improvement (UNIA) dirigée par Marcus Garvey, militant du « Back to Africa », du retour de tous les Africains sur le Continent noir. Face à cet extrémisme pan-africaniste, la N.A.A.C.P. milite, elle, pour la cohabitation pacifique des noirs et des blancs, rejetant la révolte et le ressentiment qui ne sont que « du racisme à l’envers ». Mais en réalité, comme le déplore le romancier Schuyler, c’est toujours la haine qui mobilise. Damas réalise que ce sont tous des intellectuels, universitaires, très éloignés de la misère du petit peuple noir, et qu’il en va de même de leur trio. Il ne sait que répondre à la critique ironique de Langston « … toujours vos discours militants qui ne débouchent sur aucune forme d’action ? » – « No dream ! Just act ! » lui enjoint Wilkins. Même si en 1939 leur mouvement ne fait que débuter, Damas déplore que Césaire se refuse à se poser en leader, malgré son communisme révolté que ni Senghor ni lui-même ne partagent. Le poète regrette leurs « aspirations petites–bourgeoises ». Dès lors il se désolidarise car «  la Négritude c’est le pur produit de l’invention d’une bande d’intellectuels nourris des mêmes frustrations coloniales », et se présente aux frères écrivains noirs comme « le bâtard de la bande, le sang-mêlé, le nègre de personne ».
Damas tient à son indépendance et à sa liberté de poète. Il lance : « Je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures ». Il plaide pour une société métissée : « Je me sens plus métisse que nègre » poursuit-il. Vu d’Amérique leur mouvement lui apparaît trop peu efficient, juste « verbiages poétiques et billevesées ». Leur poésie ampoulée ne saurait toucher « le peuple des sans voix » analphabètes.
Brival prête à Damas une revendication humaniste, toutes différences, toutes spiritualités reconnues. Les poèmes qui clôturent le roman, quel qu’en soit l’auteur, constituent par leur clarté et leur chaleureuse beauté, un remarquable point d’orgue.
• Roland Brival. Nègre de personne. Gallimard, 2016, 296 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ETATS-UNIS, #SOCIETE, #HISTOIRE XXe