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Représenter Antigone à Paris en 1944 c’était pour Anouilh, « l’incarnation du refus » des nazis et de la collaboration. Trente ans plus tard, le metteur en scène Samuel Akounis, avait conçu le projet utopique de faire jouer cette pièce sur un théâtre de guerre, à Beyrouth : le quatrième mur, impalpable, celui de l’illusion théâtrale, réunirait les belligérants pour un moment de paix au cœur du conflit. Mais Sam, juif grec de Salonique réfugié en France pour fuir la dictature des colonels, est contraint de renoncer. Alors qu’il lutte contre le cancer, il fait promettre à son ami Georges de reprendre son projet. Celui-ci débarque dans Beyrouth en guerre, réussit à organiser une répétition. Septembre 1982, les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila sont bombardés, Imane qui devait incarner Antigone est tuée, Georges blessé est rapatrié à Paris. Après le décès de Sam, il retourne à Beyrouth tenir sa promesse. Mais la guerre l’en empêchera et fera de lui un assassin avant qu’un char n’ait raison de sa vie.

   Sorj Chalandon immerge le lecteur dans les années 1982-1983 de la guerre civile libanaise : il ne sort pas indemne de ces scènes de sang, de déflagrations, de corps déchiquetés.

   Ahlan wa sahlan ! Bienvenue à tous ! Charbel, chrétien maronite, jouera Créon, Imane la sunnite sera Antigone, le jeune druze Nakad, son fiancé Hémon. Khadijah la chiite jouera Eurydice, la chaldéenne Ismène, Madeleine l’arménienne la Nourrice. Trois chiites représenteront les gardes. Mais ce projet contraint les acteurs à habiter leur rôle en distançant autant leur confession que leur combat. Difficile. Chacun comprend la pièce à sa façon : Imane y voit « un appel à la rébellion », les gardes « un emblème des cités désertées par Dieu », Madeleine « la solitude absolue du pouvoir »... En outre, dans l’Islam, « personne n’a le droit de se donner la mort » (...) C’est insulter Dieu selon Khadijah. Et Georges doit renoncer au suicide d’Eurydice. Hussein le page défend le projet car « nous portons des masques de tragédie. Ils nous permettent d’être ensemble. Si nous les enlevons, nous remettons aussi nos brassards et c’est la guerre ». « Je propose d’oublier nos religions, nos noms, notre camp. Nous sommes des acteurs » renchérit Madeleine. En vain.

   Le personnage de Georges retient l’attention car il permet de comprendre ce qui peut pousser un homme au combat, et les traumatismes irrémédiables qui s’en suivent. Enfant non désiré, jeune orphelin de mère privé d’amour, il « charrie la fureur » dès le collège et s’engouffre dans le militantisme d’extrême gauche. Étudiant en histoire et metteur en scène, marié à Aurore et père de Louise, l’horreur de la guerre le frappe de sidération. Mais elle le happe peu à peu, il s’y découvre « une vraie famille » parmi les combattants. De retour près des siens, il ne peut se réadapter car « les misères de la paix [le] dégoûtent », le caprice de sa fille pour une glace l’exaspère quand il a vu tant d’enfants tués. Sa vie a pris sens au cœur des affrontements : « une joie féroce me labourait. J’étais bien » avoue-t-il. « Elle m’exigeait pour elle la guerre. C’était la seule qui avait vraiment faim de moi ». Dans un conflit, n’importe qui peut massacrer pour justifier son combat, Georges aussi : « J’avais tué. Je pourrais tuer encore. Je ne ressentais rien ». Propos glaçants mais lucides...

   « Je suis là pour dire non et pour mourir » déclare Antigone dans le refus du « pauvre petit bonheur » du temps de paix. Tous les personnages-acteurs de ce roman, prix Goncourt des lycéens 2013, sont prêts à donner leur vie pour leur idéal. Même s’ils volent celle des autres. « Tous sont morts, ceux qui croyaient une chose, ceux qui croyaient le contraire, même ceux qui ne croyaient en rien (…) et ceux qui vivent encore vont commencer à les oublier » (Épilogue).

   Pourquoi tant d’horreur ? La guerre ne mène à rien suggère l’auteur, mais elle fascine et peut donner un sens à certaines existences.

    • Sorj Chalandon. Le quatrième mur. Grasset, 2013, 329 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE