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En clin d'oeil à l'essai de Freud “Malaise dans la civilisation”, le titre du sociologue nécessite un éclaircissement : contrairement à ce qu'on pourrait supposer, il ne s'agit pas ici d'une analyse critique du fonctionnement de nos institutions, de notre constitution, de notre vie politique.

L'auteur s'emploie à décrire ce qui a changé dans la vie de notre société depuis, disons, le milieu du XX° siècle, comment a émergé « un nouveau monde » affectant l'individu, avec répercussions dans une série de champs : l'éducation, le travail, la culture, la religion. En bref, un « grand basculement » civilisationnel s'est donc opéré depuis Mai 68 et le fait d'aborder ainsi son sujet amène l'auteur à se défendre à l'avance de l'accusation de ringardise et de cheval de Troie de la réaction. « L'intimidation par réduction à l'extrême droite de tout propos dissident fonctionne comme un chantage » écrit-il pour plaider sa cause de pourfendeur de la boboïsation, du relativisme culturel, du culte de la performance, et assurer sa liberté de parole contre l'« individualisme de type nouveau » — qu'il vise la famille ou la vie associative.

Il n'empêche, le lecteur pourra se lasser de l'accumulation de jugements qu'il jugera facilement rétrogrades dénonçant les méfaits de la révolte anti-autoritaire de Mai 68 sur l'école et l'éducation : ces propos n'ont rien de bien nouveau après les travaux de François Dubet et de Paul Yonnet. De même que l'école a été bousculée par un « grand chambardement » sous la pression de pédagogues dont l'auteur fait le procès, à commencer par Alexander Neill, auteur de “Libres enfants de Summerhill”, et de psychologues comme Françoise Dolto, apôtre de l'éducation des parents par les enfants placés au centre du système et sommés de s'épanouir sans entraves. L'auteur reprend l'opinion d'Hannah Arendt dans “La crise de la culture” : « l'autorité a été abolie par les adultes et cela ne peut que signifier une chose : que les adultes refusent d'assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants ».

De son côté, la vie professionnelle a été marquée, outre l'essor du chômage de masse, par la « déshumanisation du travail », autrefois amorcée par le taylorisme, et amplifiée par la nouvelle gestion des ressources humaines dans l'entreprise. L'auteur s'en prend particulièrement au « jargon », à la « sous-culture des milieux de la formation et du management », qui ignorent tout de la beauté du travail à l'ancienne, qui faisait la fierté de l'artisan du village (cf. Jean-Pierre Le Goff, “Le mythe de l'entreprise” et “La fin du village”).

Mais il m'a semblé que les propos les plus féroces du sociologue visaient en fait l'évolution de la culture résumée par deux mots, « fracture » et « déculturation ». Il y a un paradoxe à voir un sociologue s'en prendre à l'acception anthropologique de la culture ! A l'inverse d'André Malraux, deux ministres de la culture, Jack Lang et Renaud Donnedieu de Vabres, sont les têtes de turc de l'auteur pour avoir, l'un mis en place la fête de la musique, soutenu rap et hip-hop, et qualifié un peu tout de culturel, l'autre pour avoir soutenu les arts de la rue comme « une des expressions les plus abouties de la création contemporaine ». C'est ainsi que « la notion d'œuvre s'est trouvée reléguée au second plan » se lamente Le Goff. La culture s'est dégradée en infantilisme, en animation festive, à la manière dont en jugeait Philippe Muray dans “Festivus, festivus” en 2008.

Ironiques et féroces sont aussi les analyses de la « nouvelle forme de religiosité diffuse » que connaissent les sociétés occidentales. La tête de turc est ici la revue Psychologies. Il dénonce un « bazar », un « bric-à-brac » comprenant rien moins que « sophrologie existentielle, nutrilogie, massages plus ou moins asiatiques, astro-psychologie, hypnose eriksonienne, kinésiologie, astrologie, ayurvéda, art-thérapie, programmation neuro-linguistique, coaching et relations humaines… ». L'auteur tourne presque au ridicule la méditation façon bouddhiste de Mathieu Ricard, s'amuse de la vague New Age débordant du livre de Marilyn Ferguson “Les Enfants du Verseau”, et s'apitoie sur les deux prophètes en vogue de la nouvelle spiritualité écologique, donneuse de leçons chez Nicolas Hulot, et toute en simplicité et gentillesse chez Pierre Rabhi : « Allez vous réconcilier avec vos compagnons, vos compagnes, vos parents, vos voisins, et là vous allez changer le monde ».

Si le jeune militant maoïste de 68 voulait abattre le vieux monde, il le considère maintenant avec nostalgie. Un catastrophique « angélisme » a pris sa place. Ce nouveau monde rêvé fuit la brutalité du monde réel qui frappe aux portes de notre réduit démocratique ou de ce qu'il en reste. Le mal en somme est cette « désaffiliation historique et culturelle » qui ronge notre héritage. Cet « invraisemblable imbroglio » constitue un nouvel opium du peuple, « un vaste prêchi-précha en dehors de l'histoire et de la réalité ».

Pour en finir avec cette pléiade d'erreurs il faut revenir aux fondamentaux comme disent les journalistes de l'économie, en finir avec « la dépréciation de notre passé et de notre culture », en finir avec « l'appel incessant au changement individuel et collectif ». C'est à un véritable réarmement moral qu'il nous invite, à reconnaître avec fierté ce que nous sommes dans la pluralité des peuples et des civilisations que la mondialisation brasse mais n'efface pas. Rompre avec le jeunisme, protéger l'école de “l'air du temps”, retrouver l'estime de soi, favoriser l'apprentissage d'un métier et d'une solide culture générale, former correctement les journalistes, tels sont quelques-uns des conseils que nous donne l'essayiste.

Lanceur d'alerte, Jean-Pierre Le Goff termine son ouvrage en citant Albert Camus : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse ». Vaste programme...

• Jean-Pierre Le Goff. Malaise dans la démocratie. Stock, 2016, 262 pages.

Tag(s) : #ESSAIS, #SCIENCES SOCIALES, #EDUCATION, #FRANCE