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Pour avoir pris goût au thème des miroirs dans l'histoire de la peinture occidentale, j'ai ouvert avec un a priori favorable l'essai de Serge Bramly qui a choisi « la transparence et le reflet » comme fil rouge de son essai d'histoire de l'art dont le verre est la clé. (Le bandeau porte la mention Verre, arts et civilisations sur un fond extrait du Jardin des délices de Jérôme Bosch).
 
En fait l'auteur va bien au-delà de cette idée du fil rouge : il l'utilise comme une distinction, comme une différence essentielle entre l'art occidental et l'art des autres civilisations, opposition particulièrement tranchante avec l'usage traditionnel, japonais ou chinois, qui préfère les objets venus de l'art du potier à ceux du verrier. Pour mettre en place d'emblée la distance entre les deux esthétiques, Serge Bramly se réfère à l'Eloge de l'ombre de Junichiro Tanizaki (1933). « Ce qui offusque l'œil, selon Tanizaki, c'est la limpidité, l'éclat vivace, la netteté incisive, le transparent, la dureté, la pureté inaltérable — toutes qualités que nous attribuons au verre. » Un esthète japonais préfère « une lumière indirecte et diffuse (…) tamisée par les shôji, les cloisons coulissantes tendues d'un épais papier de riz que l'on utilisait en place de vitrage. » De là Serge Bramly construit une histoire — très personnelle — de l'art en allant à la recherche de ce que la création doit au verre et donc à la lumière, à la transparence et au reflet. Chemin faisant, il n'oublie pas le rôle que le verre a joué dans la vie quotidienne, avec les bésicles que permirent les verres lenticulaires fabriqués à Murano vers 1300, et son utilisation décisive dans l'histoire des sciences de l'alchimie, à la médecine et à l'astronomie.

 
Les civilisations anciennes défilent — Egypte, Chine, Grèce, Inde, Islam médiéval — mais c'est avec l'Empire romain que le verre commença réellement à s'imposer pour la fabrication d'objets en verre soufflé comme en témoigne la nature morte au compotier de la maison de Julia Felix à Pompéi (ill. ci-dessus). L'empire fabriqua aussi des carreaux de verre pour les fenêtres de riches demeures. Une fois l'empire devenu chrétien, l'art changea du tout au tout : on entra dans l'âge des mosaïques constituées de tesselles de verre coloré ou doré de l'Antiquité tardive à Ravenne (basilique Saint-Vital, VI° siècle), puis vinrent les mosaïques de Venise (Saint-Marc, XI°s.), de Palerme (la Martorana, XI°s.), de Florence (baptistère Saint-Jean, XIII°-XIV°s.— ill. ci-dessous) tandis que plus au nord, l'invention des vitraux faisait entrer la lumière et les couleurs à la Sainte Chapelle et dans les cathédrales gothiques.

Avec le tournant de la Renaissance, Flamands en tête, les peintres rivalisèrent dans la représentation des miroirs et des verres. Vinrent d'abord les miroirs ronds et convexes (Jan Van Eyck, Quentin Metsys, Rogier Van der Weyden...) puis les verres délicats accompagnant les vanités, et ensuite les grands miroirs plans propices aux autoportraits, triomphant à Versailles avec la galerie des Glaces. Le verre marqua ainsi toutes les étapes de l'art occidental jusqu'au Manet d'Un bar aux Folies Bergère (1881-1882 - ill. ci-dessous) et à la fameuse œuvre de Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, alias Le Grand Verre, achevée en 1923, vitrine verticale qui se voulait en rupture complète avec l'esthétique européenne (voir ill. en bas de page).

 
Longtemps la mimesis, le désir de réalisme, resta au cœur de l'art européen par opposition à tous les autres : depuis le Quattrocento les fenêtres furent comme une obsession des peintres qui s'entêtaient à représenter les reflets sur les vitres (ou les reflets dans le miroir). Et puis un jour de 1889, Vincent Van Gogh peignit sa Chambre à coucher à Arles et choisit de ne pas mettre de reflets précis sur le miroir (et de ne pas s'y représenter non plus).

 
« On peignait toujours des fenêtres, c'était même devenu un sujet en soi depuis que Caspar David Friedrich avait élu pour modèle celles de son atelier, vers 1810. Henri Matisse (1869-1954) en fit des dizaines, à diverses époques de sa carrière, certaines ouvertes sur la Seine, sur les toits, d'autres sur la mer, sur les arbres, l'une sur le noir intensément abstrait de la nuit. Il figurait la croisée, l'huisserie, les rideaux ; il s'efforçait de ne pas figurer les vitres » (page 471).
Quelques années passent. « Le new-yorkais Edward Hopper (1862-1967) fut sans doute celui qui représenta le plus de fenêtres et de baies vitrées. Il les peignit vues de l'intérieur autant que du dehors, de jour, de nuit, il en montra de petites et en fit de très grandes, se déployant sur toute la devanture d'une boutique ou d'un coffee-shop. Mais quelle que fût la lumière qui les éclairait, que le décor fût champêtre comme dans Western Motel (1957 - ill. ci-dessous) ou urbain comme dans son célèbre Nighthawks (1942), il omit de façon encore plus flagrante la perception du vitrage, c'est-à-dire de la transparence et du reflet. » En multipliant les fenêtres sans traces de reflets dans les vitres, il laissait ses personnages comme face à un vide.

 
De telles ruptures historiques, l'essai de Serge Bramly en montre d'abondance. La fin des auréoles sur la tête des saints. L'invention du retable puis du tableau. L'invention de la perspective. Ou bien encore celle de la peinture à l'huile, son triomphe puis sa chute quand « la stylisation remplaça la ressemblance » en même temps que la couleur se fit acrylique.
Quelle que soit la manière de l'aborder, en lecture continue, en musardant d'après la table des matières, ou — pourquoi pas — en y entrant par la liste des illustrations (pages 543-552), l'essai de Serge Bramly réserve son lot de surprises. Avec les iconoclastes de Byzance et d'Islam. Avec l'évolution des images du Christ. Avec les Jésuites venus à la cour de Chine dans la foulée de frère Matteo Ricci pour fabriquer des vitres et ériger un observatoire. Avec les estampes japonaises d'Hokusai découvertes au temps de l'impressionnisme et qui — comme les masques nègres d'Apollinaire, Breton et Picasso — dynamitèrent une peinture qui avait finalement peu changé depuis Raphaël. Sans oublier un regard hypercritique sur la création contemporaine, genre Jeff Koons et consorts : « Faire le tour des foires et des musées d'art contemporain est (…) une expérience assez déprimante. D'une métropole à l'autre, les choix restent identiques. Les mêmes noms occupent le haut de l'affiche, tout comme les mêmes enseignes se rencontrent dans les shopping malls de banlieue. » Et pour finir avec un trait assassin : « N'est-il pas désespérant que les écoles d'art dispensent des cours de marketing ? »
Voici une histoire de l'art qui décoiffe, une œuvre forte et un enchantement.
Serge Bramly. La transparence et le reflet. JC Lattès, septembre 2015, 552 pages.

Marcel Duchamp. La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (Le Grand Verre). Philadelphia Museum of Art. 1915-1923. 277 x 176 cm.
 
 
 

 

 

 

 

 
 
 

 

 

 

 

Tag(s) : #ARTS PLASTIQUES, #HISTOIRE GENERALE