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On connaît cette auteure originaire de Suisse pour ses récits de voyages édités chez Payot comme “La mort en Perse”. Depuis un premier séjour aux Etats-Unis en 1928 à l'âge de vingt ans jusqu'au printemps 1942 au Maroc, Annemarie Schwarzenbach n'a quasiment jamais cessé de voyager. Ne tenant pas en place dans sa ville natale (Zurich) elle arpente le monde, écrivant des nouvelles, des romans, des récits de voyages et adressant jusqu'à quarante articles par an à des journaux, sans cesser de correspondre avec ses ami(e)s et ses amours, — Erika Mann, Carson McCullers, Ella Maillart entre autres — et de tenir un journal que malheureusement sa mère a détruit juste après le décès de sa fille.

On doit donc à ses traductrices françaises cette passionnante anthologie principalement constituée d'articles parus dans la presse helvétique, et classés non par ordre chronologique mais par provenance géographique. L'Espagne avant la guerre civile, l'Autriche au moment de l'Anschluß, les Etats-Unis de la crise et du New Deal, la Syrie, l'Irak et la Perse en compagnie d'archéologues, l'expédition avec Ella Maillart jusqu'en Afghanistan à bord d'une Ford, un séjour plus solitaire au Congo, tels sont les principaux temps forts de ces documents agrémentés de photographies de l'écrivain-voyageur que fut Annemarie Schwarzenbach.

• Partir loin de l'Europe

L'addiction au voyage, le goût pour l'errance, cette anthologie l'explique indépendamment des vicissitudes de la vie sentimentale d'Annemarie Schwarzenbach, qu'a exposé l'essai biographique de Melania Mazzucco. La suissesse donne l'impression de ne pas pouvoir tenir en place : le bonheur de partir ne dure pas, et la nostalgie s'invite avec son lot de souffrances.

Cette recherche d'un ailleurs répond en partie à la répulsion du contexte européen dès la prise de conscience que l'Europe est en déclin au sortir de la 1ère Guerre Mondiale. Des allusions au Déclin de l'Occident d'Oswald Spengler viennent renforcer sa certitude et la détacher des racines suisses et allemandes. En 1930 déjà l'auteure écrivait : « nous sentons que nous sommes des apatrides » ce qui s'accorde avec la recherche d'horizons nouveaux. La montée des périls couvre Europe « sous le nuage noir » de l'idéologie nazie : « Les façons de faire du Troisième Reich révulsent purement et simplement » écrit-elle en avril 1933 ; puis, parcourant l'Autriche au moment de l'Anschluß : « De façon générale, tout était devenu difficile pour qui n'avait pas d'uniforme. » Il faut s'éloigner, prendre du recul avec ce vieux monde à la dérive.

« Je suis bien allée deux ou trois fois en Amérique au fil des ans, et même pour de longs séjours, mais ces voyages—là ne comptent pas. Je n'ai jamais trouvé extraordinaire que le même vapeur, encore à quai dans le petit port de Cherbourg il y a quelques instants, à côté de bateaux de pêche dansant sur les vagues, doive un matin se ranger près du long môle plat de New York. Il s'agissait toujours du même monde, et c'est en Amérique que j'ai découvert avec effroi ce que nous, Européens, sommes capables de faire de notre belle Terre, dès lors que le champ des possibles nous est ouvert sans limitation, l’Amérique n'a pas eu pouvoir de changer ma vision du monde. Elle m'a simplement rendue triste, comme un adulte qui se souvient de l'innocence de son enfance. Pourtant on dit que l’Amérique est le nouveau monde, le pays de l'avenir, face à une très vieille Europe qui ne croit plus en elle-même. Mais le jugement me paraît simpliste. Ce pays d’Ouest empli de force juvénile, quelle alternative propose-t-il à notre désenchantement? Quel usage a-t-il fait jusqu’ici des trésors de notre technique et de notre science? Et à quelles valeurs est-il attaché? »

Partir pour l'Amérique c'était retrouver les exilés Erika et Klaus Mann. L'Amérique, c'était aussi le lieu du journalisme de combat. Annemarie Schwarzenbach enquête sur les mineurs de la Coal Belt où de nombreuses entreprises ont fait faillite, sur la misère des ouvriers agricoles noirs dans la Cotton Belt. Elle photographie les bidonvilles et les pauvres, les victimes de cette Crise dite de 1929 qui s'éternise dans la décennie suivante. Par opposition à l'Amérique en crise, l'île de Nantucket constitue l'un de ses paradis, au paysage rural pré-industriel. Mais des paradis plus vastes l'attendaient ailleurs.

• L'appel de l'Orient

« Quitter l’Europe, pour moi ce fut toujours partir vers l’est. (…) Quand je partais vers l'est, je quittais vraiment I’Europe — et ce faisant, je savais toujours ce que je quittais. L’Est, c'était le désert, l’infinie solitude de l'aube naissante, la steppe épineuse de la réflexion, et pourtant, on peut passer des années entières dans le désert, en pleine solitude, sans qu'un instant se perde le secret espoir de rentrer un jour. Quand la guerre a éclaté, j’étais en Afghanistan, loin de tout et de tous. Beaucoup à ce moment m'ont enviée d’avoir, par chance, disaient-ils, échappé au maelström qui fondait sur l’Europe. Au fin fond du Turkestan où je me suis rendue, rien, pas une lettre, pas un journal, pas une bribe de nouvelle ne pouvait me parvenir. »

L'Irak chiite

La traversée de l'Irak l'amène à rencontrer la population chiite, et à découvrir leurs villes saintes comme Kerbela où de pieux musulmans chiites rêvent d'être inhumés.

« Les convois funéraires offrent un spectacle bien plus effrayant. Les cadavres reposent dans d’étroits cercueils, ou bien simplement enroulés dans des tapis rouge et jaune, sur une planche taillée sur mesure que l’on place en travers d’une voiture ouverte. Les membres de la famille qui accompagnent le défunt à la nécropole prennent place derrière. Les corps des chiites peuvent ainsi arriver de très loin, parfois même de Perse, après plusieurs jours de voyage; auparavant, avec les caravanes, il fallait des semaines. »

La voyageuse suisse n'est jamais très sensible aux considérations religieuses mais les pratiques des chiites la heurtent.

« En Irak, les chiites sont plus nombreux — un million et demi — que les sunnites. J’ai entendu des représentants libéraux au Parlement dire des chiites qu’ils sont le « fléau » du pays. En tout cas, ils sont farouchement opposés à toute forme de progrès, et ils haïssent, non seulement les Européens, mais aussi tout ce qui va dans le sens du changement et du progrès, car leur religion exige l’éternel regard en arrière, l’accusation stérile, l’état permanent d’hostilité et de repli. Les Persans sont plus fanatiques que les Irakiens — et Kerbela est pratiquement une ville persane. Ces pèlerins persans sont un peuple inquiétant. Blêmes, sinistres avec leur barbe noire, ils offrent le spectacle d’hommes cherchant à tout prix à nier la réalité et à la fuir. Ils vivent comme enveloppés dans une brume de langueur et d’opium. Le côté inéluctable de leur destinée et l’absence de joie prônée par leur religion en font nécessairement des hypocrites. »

Le “politiquement correct” , ce n'est pas son style !

Au col de Paitak, Perse, 1934 (photo d'A.S.)

 

Un Afghanistan paradisiaque ?

L'Orient se pare des « des vertus perdues en Europe », c'est une terre d'hospitalité, un paradis lointain où « les montres, les calendriers étaient inutiles ». Mais le progrès à la fois créateur puis destructeur veille, avec des gouvernements qui, de la Syrie à l'Afghanistan, projettent de liquider le nomadisme.

« Dans quelques années, répondit le gouverneur, la route sera terminée et les nomades contraints de se sédentariser. » Au moment où Hitler s'apprête à déchaîner la guerre en Europe, Annemarie Schwarzenbach imagine que les menaces s'abattront un jour sur son paradis : « Et sur les routes que l’on ouvre au progrès rouleront un jour les chars d’assaut. Un cauchemar ? (…) Nous avions déjà vu cela dans d’autres pays, l’élimination des nomades. Cela faisait visiblement partie des programmes destinés a introduire le progrès. — Mais faut-il, au nom du progrès, faire disparaître les vertus d’un peuple nomade — ces vertus que nous aimions, qui enlevaient à la pauvreté ses épines, et semblaient éclairer l’énigme d’une félicité à laquelle nous avions pris part avec stupéfaction et reconnaissance — nous, leurs hôtes étrangers? »

     

Un Bouddha de Bamyan en 1939 (photo de A.S.)

L'histoire ne s'arrête pas... Voilà les thèmes que l'on retrouve dans cette partie de l'anthologie, sans oublier cette considération féministe : « l'émancipation de la femme va poser des problèmes dont l'Afghane n'a aujourd'hui pas la moindre idée ».

Arrivée à Kaboul, Annemarie Schwarzenbach se séparera d'Elle Maillart, rentrera en Occident (Suisse puis Etats-Unis), puis, après l'invasion de la France par les nazis, et repoussée par sa mère, décidera de gagner le Congo et tenter de rejoindre les Forces Françaises Libres à Brazzaville...

• Annemarie Schwarzenbach. La quête du réel. Textes choisis, présentés et traduits par Dominique Laure Miermont et Nicoles Le Bris. Photographies d'Annemarie Schwarzenbach. Collection Voyager avec... Coédition La Quinzaine littéraire/Louis Vuitton. 2011, 322 pages.

Consulter la Bibliographie disponible en français.

Voir des photographiques d'A. Schwarzenbach (Bibliothèque nationale suisse).

 

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