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Peut-on se libérer de son passé, de ses traumatismes infantiles ? Tout comme Jeanne Benameur dans Otages intimes Toni Morrison explore cette thématique. Fillettes jadis mal aimées, fils renié, tous les personnages, surtout féminins accèdent à leurs Délivrances dans la douleur. En situant son récit dans les années 1990, entre Californie et Pennsylvanie, l’auteure dénonce le racisme et les prédations sexuelles des blancs dont les enfants noirs sont victimes. Dans ce roman polyphonique où seules parlent les femmes, le souffle de l’écriture, —réaliste, poétique, parfois magique—ponctué de références musicales, fascine d’autant plus le lecteur que Toni Morrison sait distiller le mystère...

Dès sa naissance Sweetness a rejeté sa fille, Lula Ann, en raison de sa noirceur d’ébène. Sans contacts ni baisers elle l’a élevée avec sévérité pour la protéger des blancs. Devenue Bride, la jeune femme déterminée à n’être plus jamais « une négresse » a su s’affirmer ; « beauté profondément ténébreuse » toujours vêtue de blanc, elle roule en Jaguar, adulée et célèbre dans l’univers bling-bling de la mode. Mais elle n’est pas heureuse. « Son corps ne (cesse) de rétrécir », elle perd ses poils pubiens, ses seins disparaissent comme ses règles. Sa conscience la taraude : elle avait huit ans lorsqu’elle a accusé à tort son institutrice, Sofia, d’attouchements intimes, pour que sa mère soit fière d’elle. Quinze ans après, le remords la pousse à l’aveu.

Booker, son compagnon, n’a jamais fait le deuil d’Adam, son frère aîné, victime d’un pervers sexuel. Devenu cynique et désespéré, son père l’a chassé ; seule sa tante Queen le soutient. Si Bride et lui réussissent leur résilience c’est grâce aux circonstances qui les ont poussés à sortir de leur égocentrisme. Recueillie par des bûcherons après un accident de voiture, leur générosité ouvre à la jeune femme un autre horizon, celui du bonheur malgré la pauvreté. Enfin, lorsqu’avec Booker elle soigne la tante Queen à l’hôpital, le souci d’un tiers les rapproche et le corps de Bride retrouve ses formes.

Dans ce roman plus optimiste que celui de J. Benameur, la prise de conscience de leur responsabilité, l’altruisme et le dialogue délivrent les personnages de leurs traumatismes. Surtout, Toni Morrison lance avec Délivrances une magistrale exhortation au respect de l’enfant.

Toni Morrison. Délivrances. Traduit par Christine Laferrière. Chr. Bourgois éd., 2015, 196 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS