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Depuis 1789, on ne cesse en France de commémorer des bicentenaires ! La prise de la Bastille, la déclaration des droits de l'homme, Valmy, la République, Austerlitz, le couronnement de Napoléon... Pour la suite d'autres pays ont pris le relai ; la Russie pour la campagne de 1812, la Belgique et l'Angleterre pour Waterloo... La sinistre Retraite de Russie, toutefois, connut une commémoration privée très particulière que nous raconte ici Sylvain Tesson : refaire depuis Moscou, à moto, modèle Oural avec side-car, le parcours des rescapés et de l'empereur en fuite, en affrontant l'hiver comme les grognards d'antan. Parti de la place Rouge le 3 novembre 1812 avec deux compagnons français, l'auteur atteignit les Invalides le 15 décembre au soir avec les deux complices russes qui les avaient rejoints à Smolensk. A l'intérieur de ce mâle club des cinq, où l'amitié se célèbre à coups de vodka à l'étape du soir, deux passions cohabitent, pour la moto et pour le souvenir napoléonien. En conséquence : le récit tessonnien oscille entre la geste des grognards et le carnet de route des motards.
Napoléon était entré à Moscou le 14 septembre 1812. Allumé sur ordre du tsar Alexandre Ier l'incendie de Moscou — « le plus grand bûcher qu'un souverain ait commis » — détruisit les stocks sur lesquels comptait l'empereur corse, obligeant la Grande Armée à plier bagage précipitamment. La Retraite de Russie se heurta à l'hiver précoce, aux ruines qu'elle avait semées sur son chemin l'été précédent, aux assauts des cosaques de Koutouzov nommé pour remplacer Barclay de Tolly à la tête de l'armée russe. Fin novembre 1812, le passage dramatique de la Berezina retarda de peu l'effondrement de la Grande Armée, en prélude à la chute de l'empire napoléonien. Au fil de l'itinéraire, les malheurs des troupes s'imposent. Les soldats à l'incroyable courage, tombés dans cette débâche, surgissent comme des « ombres », comme des « spectres » des forêts traversées par la route. Les « fantômes de la Vieille Garde » surgissent aussi des citations de Mémoires, du sergent Bourgogne, ou du diplomate Caulaincourt qui accompagna Napoléon dans sa berline depuis la Pologne jusqu'à Paris. Des monuments commémoratifs balisent le parcours des motards : à Borodino, où l'inscription proclame « Ici, nous avons combattu contre l'Europe », Tesson commente : « D'un point de vue culturel, le raccourci plaisait aux Russes, persuadés de leur destin extra-européen, convaincus de posséder la mission de tracer une voie propre entre l'Asie et l'Occident ». Autrement dit l'eurasisme, devenu idéologie de rechange du régime poutinien, et qu'a si bien analysé Marlène Laruelle.
Le récit de la chevauchée motocycliste fait la part belle aux montures. A l'éloge des chevaux, victimes sacrificielles de la Grande Armée, correspond logiquement l'éloge des motos aux cylindres hurlants. Monture indestructible, l'Oural est élevée au rang de personnage-clé, toujours réparable — on a envie de crier avec Aragon « Hourra l'Oural ! » — héroïque mais inadaptée aux autoroutes enneigées et encombrées de camions menaçants. « Le doute s'immisçait en moi : que foutais-je sur cette Oural en plein mois de décembre avec deux zouaves embarqués, alors que ces engins du diable sont conçus pour convoyer de petites Ukrainiennes de quarante-six kilos par des après-midi d'été, de Yalta-plage à Simferopol ? » Le charme du livre réside aussi — et surtout ? — dans les trouvailles et les bons mots d'un auteur en verve prêt à affronter tous les dangers quoique « myope comme un statisticien. » La course ne l'empêche pas de penser : « Un casque de moto est une cellule de méditation. Les idées, emprisonnées, y circulent mieux qu'à l'air libre ».
L'aventure Moscou-Paris est aussi l'occasion pour Sylvain Tesson de redire son attirance pour un pays auquel il a consacré d'autres séjours et d'autres récits. La nostalgie pour l'ex-Urss et le penchant pour l'âme slave percent au travers des souvenirs de voyage. Un hôtel à Smolensk lui fait retrouver « des atmosphères de guerre froide ». Il écrit : « J'avais 40 ans et j'étais nostalgique d'un monde que je n'avais pas connu ». Il tente d'expliquer cette inclination : « Me plaisait leur fatalisme (…) leur goût du tragique, leur sens du sacré, leur inaptitude à l'organisation… Et puis il y avait leur rugosité de premier abord. Un Russe ne faisait jamais l'effort de vous séduire (…) En préalable, ils faisaient la gueule… » convaincus que « le bonheur n'[est] qu'un interlude dans le jeu tragique de l'existence. »
Un ouvrage incontournable pour les fans de Tesson comme de l'Empereur sans oublier les amoureux de la Russie. Le plaisir de lire ne vous abandonnera pas en route !
SylvainTesson. Berezina. Editions Guérin, 2015, 200 pages.
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #RUSSIE, #NAPOLEON