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Depuis la crise du phylloxera et la chute de la garance, le Comtat venaissin s'est spécialisé dans la production des fruits et légumes tels que pommes, fraises, melons et tomates. Carpentras vit de leur commercialisation, avec son marché de gros déplacé près de la gare en 1963.

Mais ce n'est pas ce marché que Michèle de La Pradelle a étudié. Son choix s'est porté sur le marché forain qui se tient dans les rues de la vieille ville, sur les espaces des anciens remparts du XIV° siècle démolis par décision du maire en 1831.

Le sous-titre « Faire son marché en Provence ou ailleurs » suggère une approche à la fois locale et une portée qui se veut générale. C'est toutefois l'étude locale qui fait le délice du lecteur quand la sociologue présente la tenue et la fréquentation de ce marché comme « une cérémonie collective ». Si de prime abord le marché a l'air d'un déballage sans ordre, il s'agit en fait d'un « chaos bien ordonné » organisé par une commission municipale : on s'efforce de ne pas mettre directement en concurrence le commerçant local avec le forain qui a la même spécialité. Il convient de placer adroitement les forains habituels.

L'auteure parle d' « économie de la séduction » pour caractériser cette institution hebdomadaire où le forain fait croire, parce que la marchandise est savamment étalée, qu'il a plus de choix qu'un autre. Le client doit prendre plaisir à fouiller alors qu'au supermarché règne la logique des rayons : « c'est précisément dans la mesure où chacun a l'impression de ne pas être là pour acheter que le marché a sa pleine efficacité commerciale » soutient Michèle de La Pradelle en jouant du paradoxe.

Alors que forain signifie étranger, les marchands qui se retrouvent à Carpentras sont pour la plupart régulièrement présents sur quelques marchés de la région : Cavaillon, Vaison, Apt, Sorgues, Orange par exemple, ce qui constitue leur « tournée ». Les produits périssables expliquent des distances plus courtes que parcourent les « abonnés » contrairement aux « passagers » plutôt actifs hors de l'alimentaire.

Le forain doit montrer qu'il n'est pas un commerçant comme les autres ; il tient à sa liberté, évite les charges d'une boutique, mais pour beaucoup c'est une affaire de famille. Il est là pour vendre, bien sûr, mais si possible en créant l'animation, « exerçant avec verve son talent rhétorique de baratineur, et non comme un marchand professionnel soucieux de respecter ses marges et de faire son chiffre ».

L'anthropologue a étudié la façon de faire d'un certain nombre d'entre eux ; les différences tiennent à la fois aux produits vendus et à la personnalité des forains. Martin le fripier a choisi de n'être en rien un bonimenteur, laissant l'acheteuse fouiller et essayer ; rien à voir avec le poissonnier ou le charcutier !

Acheter sur le marché c'est souvent adhérer à une fiction : les produits du marché ne seraient pas tout à fait les mêmes que ceux des boutiques ou du supermarché. « Le modèle pictural implicite est la corne d'abondance où la totalité de la nature se résume dans un mélange de fruits provenant des quatre coins du monde ». En fait, l'économie contemporaine a nivelé les choses. « On a tous les mêmes fournisseurs, alors automatiquement on retrouve les mêmes articles » explique un commerçant. Quant à l'avantage des prix, c'est une éventualité, ainsi le produit périssable bradé en fin de marché, sinon le bas prix n'est pas forcément un argument de vente, le bas prix fait croire à la « camelote » — à la « daube » selon le jargon du métier. Dans l'esprit de beaucoup de clients, le marché forain offre des produits à la fois locaux et meilleurs, or ces forains s'approvisionnent en fruits et légumes au MIN d'Avignon. Le bon produit du petit producteur du village d'à-côté c'est largement une illusion, qui joue sur la « fraîcheur ». L'auteur le dit clairement : « Seul le “vacancier” est censé tomber dans le panneau ». Publiée en 1996, cette étude a précédé la mode du bio, l'essor du circuit court des Amap, la suspicion récente liée aux traitements chimiques, notamment des fruits pour leur conservation, pourtant elle écrit déjà : « Ici on a le souci d'exposer un produit brut dont la qualité n'est pas une affaire de belle apparence : les pommes ratatinées sont ainsi présumées bien meilleures que les granny-smith bien calibrées et brillantes ».

On reste fidèle à l'idée qu'au marché c'est mieux, en souvenir du temps où c'était réellement un marché paysan, un marché de petits producteurs. De ce modèle suranné, il ne reste en réalité que le marché de la truffe, recueillie sur les flancs du Ventoux et le plateau de Vaucluse. Reste aussi « le plaisir de l'agora », une forme de sociabilité ouverte sur l'égalité, chacun sous le regard de l'Autre, où les revendeurs jouent au paysan, où tout le monde joue à une certaine familiarité, mettant provisoirement entre parenthèse les conditions sociales, tout en imaginant que vit encore « le marché d'antan » plein de pittoresque.

Michèle de La Pradelle. Les vendredis de Carpentras. Fayard, 1996, 374 pages.

 

Tag(s) : #ESSAIS, #SOCIETE, #FRANCE, #PROVENCE, #COMMERCE