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En s’immisçant dans la conscience d’Etienne S., reporter de guerre kidnappé puis libéré au coeur d’une ville anonyme d’un pays sans nom ravagé par la folie meurtrière d’hommes cagoulés, J. Benameur tente de comprendre comment se reconstruit un homme que l’on a privé de liberté et avili dans le confinement ; nul n’en sort indemne, une part de lui-même reste à jamais otage de ce qu’il a vécu. Comme ce reporter, nous sommes tous des « otages intimes », otages de nos souvenirs, de nos attachements affectifs, limites de notre liberté. Mais cette part d’ombre nous emprisonne-t-elle ? Ne peut-on être un otage intime et heureux ? Cette thématique originale est servie par une écriture dépouillée, des phrases parfois inachevées, beaucoup d’implicite ; J. Benameur se risque même parfois à supprimer toute ponctuation.
Elle ancre son intrigue au plus près de l’actualité. Enlevé au bord d’un trottoir, Etienne a vécu pendant des mois les yeux bandés dans une cache ; il a lutté pour rester humain grâce au souvenir des notes du trio de Weber qu’il jouait jadis avec ses amis, lui au piano, Jofranka à la flûte et Enzo au violoncelle. A la haine de n’être pour ses geôliers qu’une marchandise à échanger se mêlait la honte du souvenir obsédant de ses derniers instants d’homme libre : son regard avait croisé celui d’une femme qui donnait à ses deux enfants des bouteilles d’eau ; au fond de sa voiture surchargée, gisait le corps d’un homme... elle espérait sauver ses petits, sans doute en vain. « Pétrifié » par cette scène, il n’a même pas photographié cette femme, dont « personne ne connaîtra jamais le visage » : Etienne a failli à sa mission de témoin ; en outre, sans doute débordé de compassion il a commis l’imprudence de ne pas courir avec les autres journalistes se mettre à l’abri : il reste otage de ce cuisant souvenir.... De retour dans l’anonyme  village montagnard de son enfance, entre sa mère et ses amis, le reporter se reconstruit peu à peu. Grâce à la musique, aux longues déambulations solitaires en forêt, Etienne retrouve force physique et mentale. Il doute encore parfois de l’utilité de son métier puisqu’aucune photo n’a jamais mis fin à une guerre. Pourtant « la paix ne l’a jamais intéressé », il a besoin du risque, du malheur du monde pour se sentir exister ; « je suis en pointillés » avoue-t-il, même si « les atrocités du monde (lui) prennent une part de (lui-)même ». Otage consentant il se refuse à reconnaître que son métier peut « tuer la vie de (celles) qui l’attendent », Irène sa mère et Emma, son ex, otages de leur amour pour lui. « Une part de moi est morte quand tu pars » lui écrit Emma, anesthésiée par l’attente.
Et « une mère qui attend n’est plus tout à fait une femme », amputée d’une part d’elle-même. A l’inverse, la part d’otage de Jofranka, petite fille abandonnée recueillie autrefois au village, fait écho à celle d’Etienne : sans racines familiales, incapable d’attachement à quiconque, elle reste passionnée par sa profession d’avocat qui défend à La Haye les femmes violées et torturées : elle aussi recueille des témoignages. Ces deux cœurs solitaires, Etienne et Jofranka, uniront leur désir en une nuit éphémère...
Selon J. Benameur, nul n’est « condamné à être libre » comme le prétendait Sartre. Chacun connaît des attachements et en demeure otage. Cependant la vraie liberté pour la romancière, c’est d’entendre son propre appel intérieur et d’y répondre, d’en devenir l’otage consentant et épanoui.
Un beau roman, malgré une happy end un peu facile.
Jeanne Benameur. Otages intimes. Actes Sud, 2015, 192 pages.
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE