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En se fondant sur l'analyse érudite de nombreux textes théologiques et juridiques de la fin de l’Antiquité au XV° siècle, l’historien Giacomo Todeschini casse la représentation d’une société médiévale européenne, surtout urbaine et italienne, aux identités solides, où chacun aurait eu sa place dans une communauté ou une corporation et où auraient primé le principe de charité et le secours aux démunis. C’était en réalité  une société très instable, dominée par les logiques lexicales des théologiens et des juristes qui mettaient en ordre les hommes en rendant visibles par la dénomination ceux qu’elles excluaient : ceux qui n’avaient pas « bonne réputation », les sans-renommée, les sans-nom.
Taxés d’infamie, ces anonymes dévalués, sans crédibilité, ne pouvaient  témoigner lors d’un procès et voyaient leurs droits restreints. Sans  « crédit » car n’inspirant pas « confiance » ces infâmes se voyaient écartés de la vie socio-économique. Car le marché intégrait et donnait légitimité à qui était réputé fiable. L’auteur analyse comment le pouvoir religieux a, dès le Moyen-Age,  rationalisé les logiques de l’exclusion et instauré l’inégalité socio-économique.
Le risque de tomber dans l’infamie finit, du 12° au 15° siècles, par menacer la majorité des « citoyens » –habitants de la cité–. En premier, les infidèles, hérétiques frappés selon les théologiens de pauvreté mentale, semi-bêtes spirituellement immatures ; les juifs supposés corrupteurs et voleurs des chrétiens les plus incultes ; criminels, étrangers, malades, femmes, simples d’esprit, mais aussi les pauvres involontaires : toute insuffisance physique, mentale, économique entraîne la perte de toute crédibilité publique. Par ailleurs de nombreux métiers sont déclarés infâmes même si le pouvoir reconnaît la plupart d’entre eux utiles à la réalisation du « bien commun » ; car nombre des activités légales et nécessaires sont jugées immorales, impures ou déshonorantes : ainsi des prostituées, des bourreaux, des marchands, mais aussi des médecins, des précepteurs, des soldats même. En fait la calomnie peut, à tout moment, ruiner la bonne foi et la réputation de n’importe qui et le précipiter dans cette « humanité périphérique ». Les mots de la culture chrétienne définissent à l’époque médiévale l’inaptitude de la majorité du « populus christianus » à faire partie de la « cité ».
Seuls échappent à l’exclusion les bons chrétiens des groupes restreints du centre, ceux qui régulent et contrôlent toute la société. Encore qu’eux aussi peuvent être menacés d’infamie ; si un puissant côtoie publiquement un usurier –l’emblème de l’infamie–, il sera déchu ; même pour ces « élus », l’honneur reste toujours menacé et doit trouver justification.
L’obsession de la renommée, la tyrannie de l’opinion fragilisent les identités sociales à l’époque médiévale. Toutes les petites gens anonymes craignent d’être taxés d’infamie : c’est la cruauté de la rumeur qui menace les vies, plus que la dureté des temps. Théologiens et juristes usent du pouvoir des mots pour « décrire l’absence fondamentale de fiabilité et l’infériorité civique présumée de la majorité de ceux qui peuplaient la communauté politique occidentale ».
Selon Todeschini, la désagrégation des identités traditionnelles n’est pas la conséquence de la décomposition de l’économie capitaliste moderne : elle apparaît dès le Moyen-Age.
Qui regarde aujourd’hui les déshérités à la télévision, est peut-être lui aussi à la veille de le devenir rappelle l’auteur.
C’est la théologie chrétienne qui, dès le 12° siècle, a mis en place le code de l’exclusion, générant une véritable « déflagration conceptuelle » qui donne au mot « crédit » un sens lourd d’implication morale, politique et économique : la crise mondiale du crédit, c’est d’abord –et toujours depuis des siècles–, la crise de la confiance.
Giacomo Todeschini. Au pays des sans-nom. Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Âge à l'époque moderne. Traduit de l'italien par Nathalie Gailius. Préface de Patrick Boucheron. Verdier, 2015, 385 pages. [Revue de presse sur le site de l'éditeur].

 

 
 

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #SOCIETE