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À l'été 1937, Pierre Magnan alors apprenti imprimeur rencontre son compatriote Jean Giono. L'auteur déjà célèbre l'invite à séjourner au Contadour. C'est le début d'une série de rencontres estivales avec Giono monté de Manosque spécialement pour rejoindre ses admirateurs.
Ceux-ci, selon Magnan, le poussent à revêtir l'habit du pacifiste le plus doctrinaire. « Mon impression générale est que tous ici ont choisi Giono pour être le porte-drapeau de leur combat mais que pour autant, ils ne sont pas spécialement éblouis par ce qu'il écrit. » Magnan estime que Giono doit écrire, qu'il a « autre chose à faire » que de s'apprêter à encourir le martyre du pacifisme. « Ils ont trouvé leur Christ » déplore Magnan qui ne cache pas sa vénération pour Giono. Il aime chez lui le créateur, mais aussi celui qui l'invite à lire et à découvrir les auteurs contemporains : Gide bien sûr ou Martin du Gard.
L'été suivant, Giono et ses amis croient que la guerre n'aura pas lieu : Magnan, plus à même de juger du patois local remarque que les paysans contadouriens « nous persiflent », « nous tournent en dérision » et que les estivants pacifistes qui se retrouvent sur le plateau au pied de la montagne de Lure apparaissent « au mieux comme de doux rêveurs, au pis comme des agents de la cinquième colonne » ; ainsi « une profonde coupure » se creuse « entre ces frustes patriotes et ces idéalistes qui voudraient leur épargner de devenir de la chair à canon. »
À Pâques 39, selon Magnan, les amis de Giono estiment que son action est « un peu molle ces temps-ci », et que « l'heure n'est plus aux confections de tracts mais à l'action » ; le 4 septembre 1939, Magnan quitte le Contadour sans avoir revu Giono et il s'inquiète pour lui ; de fait, le romancier est incarcéré à Marseille. Thyde Monnier lui envoie son avocat qui réussit à le faire libérer deux mois plus tard. Le reflux des pacifistes est total. Giono va en vélo s'approvisionner à la ferme qu'il possède près de Forcalquier. À la Libération, Giono retrouve la prison : le commissaire de la République Yves Farge prétend à Thyde Monnier l'avoir fait incarcérer pour le protéger de la vindicte populaire. « J'ai été arrêté par une demi-douzaine de petits merdeux dont à trois au moins j'avais encore prêté des livres le mois précédent » confiera à l'auteur le futur membre de l'Académie Goncourt. Libre à nouveau en janvier 1946, Giono reste néanmoins interdit de publication par le CNE ; c'est un homme isolé, seul — outre Magnan — lors des obsèques de sa mère, Pauline, la blanchisseuse de Jean le Bleu. En 1948 enfin, Gallimard et Grasset décident de le publier à nouveau.
Pierre Magnan s'avoue grand admirateur de Jean Giono pour « le tempo, le balancement de la phrase ». Il approuve le choix de l'écriture en dialogues pour Les Âmes fortes, et Giono l'enthousiasme en lui faisant la lecture des premières pages de ce roman qui paraîtra en 1950. « Jamais je n'interviendrai en tant que narrateur. Il n'y aura pas de passé simple, pas de commentaires, pas de description, rien ! Tout sera dit par les personnages et ce seront tous des personnages frustes ! Ecoute ça ! Nous venons veiller le corps du pauvre Albert.  C'était le début des Âmes fortes. Il n'y avait pas d'entrée en matière, le lieu n'était pas indiqué, ni le temps, ni le climat. » Un nouveau romancier était né. Il pousserait Magnan à devenir écrivain... « J'aurais pu construire mon œuvre n'importe où » lui confie Giono. Cela ne convainc pas du tout Magnan : Manosque, le pays, « il en est pétri ». Il y a bien un pays de Giono mais Giono n'est pas un écrivain régionaliste. Ou alors tous les grands écrivains le sont à leur manière...
Pierre Magnan. Pour saluer Giono. Denoël, 1990, 198 pages.
 
 
 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE