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Un homme — héros sans nom — recherche sa femme kidnappée au petit matin par deux ambulanciers. Accouru à l'hôpital où elle semble avoir été admise, il commence par ne trouver nulle trace d'elle. Mais il persiste dans sa quête. Ce qui nous donne une sorte de roman policier. «  J'ai fait tout ce qui était digne d'un privé : filature, recueillir les témoignages... » déclare l'homme à une surveillante de l'hôpital qui se permet de lui donner des conseils : « Tu n'as pas encore fait une enquête sur la fidélité de ta femme, n'est-ce pas ? »  Mais c'est une fausse piste... que l'auteur suggère au milieu du roman.

Dans cet hôpital sans nom où il a réussi à s'introduire grâce à un intermédiaire, il passe des jours à explorer les chambres et les couloirs, les bureaux ; le complexe hospitalier s'étend sur un vaste espace, englobant les ruines d'une précédente construction, dans un plan labyrinthique, au sous-sol sinistre, d'où, en quelque sorte, un roman kafkaien dans un huis clos. Escaliers secrets et passages souterrains renvoient aussi au roman gothique mais quelque part une terrasse permet d'apercevoir le mont Fuji : on est bien au Japon. Cette vision d'un labyrinthe bureaucratique n'est pas non plus l'élément essentiel même si Abé Kôbô nous fait entrer dans un monde de surveillance généralisée. Partout des micros permettent d'enregistrer le moindre son et bien sûr les conversations. « Le micro ne marche pas dans l'ascenseur. Si tu as quelque chose à dire, c'est le moment » dit la secrétaire qui guide l'homme vers les bobines d'enregistrement à écouter : « Tu es le seul à pouvoir reconnaître la voix de ta femme, n'est-ce pas ? » La masse croissante des bobines envahit déjà une partie des locaux : « Il paraît que dans deux ou trois ans ça débordera ». Vu l'abondance des enregistrements, l'homme passe six ou sept heures d'écoute rien que pour explorer une heure de temps où peut-être a été gardée la trace de la présence de sa femme.

Ce roman constitue plutôt une sorte de satire du monde de la recherche scientifique et médicale selon un auteur qui n'hésite pas à écrire des scènes scabreuses. Avec ses médecins, ses secrétaires, son sous-directeur, ses infirmières — tout un personnel en blouse blanche — l'activité de l'hôpital est en effet entièrement consacrée à l'investigation dans le domaine sexuel, par exemple la stimulation de l'orgasme. Un médecin employé à donner son sperme tombe dans le coma par la faute de l'enquêteur ; à sa mort son pénis resté en érection devient le jouet des infirmières... Un sous-directeur devenu lui-même impuissant trouve une solution inédite à son handicap en même temps qu'il devient cheval — entendez : étalon — par une greffe inédite... Un concours d'orgasme doit être le clou de la fête ouverte au public pour l'anniversaire de l'institution : plusieurs femmes, « au visage peint de blanc », ont été sélectionnées pour la finale. L'une des compétitrices serait-elle celle qu'on recherche depuis le début, et secrètement venue à ce rendez-vous ? Le roman pornographique se mélange ainsi à la science-fiction médicale. « Des électrodes collées aux genoux, aux hanches, aux épaules étaient reliées par des fils isolés à une machine qui se trouvait à son chevet. Cette posture n'enlevait rien à sa beauté ; elle était aussi séduisante qu'une danseuse jouant le rôle d'un otage martien ». Au fait la disparue est une belle femme de 32 ans...

Abé Kôbô nage dans le fantastique et l'absurde comme un poisson dans l'eau. L'homme qui cherche sa femme a un métier : vendeur de chaussures de sport spécialement étudiées pour sauter, il en utilise lui-même dans l'histoire, mais on ne voit pas très bien ce que cela ajoute au récit ! En revanche cette fiction porte bien la marque d'un auteur qui a suivi des études médicales et qui à la fin de ses jours s'intéresse encore aux maladies mystérieuses, comme celle de la fille de la chambre 8 dont les os se liquéfient ou rapetissent ou se ramollissent, on ne sait trop... Comme dans “Cahier Kangourou”, on reste dans l'inspiration médicale — ce sont les deux derniers romans d'Abé Kôbô traduits en français — et “Rendez-vous secret” baigne totalement dans le fantastique... même si l'on y boit du Coca-Cola.

Ce roman risque d'agacer, choquer, troubler du fait de son contenu qui crée le malaise et de son écriture sans doute très élaborée quoique un peu rebutante. Il peut en effet tomber des mains du lecteur lassé de détails techniques. Il faudra donc s'accrocher pour seulement savoir si l'homme est cocu ou pas à la fin de l'histoire... car ce qui me semble assez clair c'est l'absence de message philosophique, l'absence de « la substantifique moelle » d'un Rabelais. Juste un pastiche de satire déjantée.

Kôbô Abé. Rendez-vous secret. Traduit par René de Ceccaty et Ryôji Nakamura. Gallimard, Du monde entier, 1985, 208 pages. Aussi à L'Imaginaire et en Folio.

 

Tag(s) : #LITTERATURE JAPON