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L'écrivain natif de Manosque a publié avec “Jean le Bleu” des souvenirs d'enfance et de jeunesse, jusqu'au départ pour la guerre en 1914 année dans laquelle « on entra... sans s'en apercevoir » et bientôt « les poètes n'allaient plus aux champs, ils bavaient dans les clairons ».
Les parents, les voisins, leurs passions, l'éveil des sens : tels sont quelques uns des thèmes que l'on retrouvera au fil des souvenirs de Jean le Bleu, le garçon délicat aux yeux bleus.
La figure du père occupe une place magistrale. Artisan cordonnier, il se passionne pour les oiseaux en cage et pour donner des soins aux malades pauvres, d'où des scènes fortes comme celle de l'épileptique. De son côté la mère travaille comme blanchisseuse, entourée de jeunes employées. Jean le Bleu est un garçon rêveur dont l'imagination s'engouffre dans les dessins des tapisseries et des taches que crée l'humidité des vieux murs de sa chambre. « Ce visage du mur avait encore d'autres pouvoirs et d'autres grâces. Il était humainement beau et triste... J'appelais de toutes mes forces secrètes pour qu'il ne soit plus moisissures de pierre... »
Le jeune garçon puis l'adolescent fréquente plusieurs voisins du quartier, spécialement deux vieux musiciens faméliques qui lui apprennent à reconnaître des airs du répertoire tandis qu'à l'âge de treize ans, il découvre l'Iliade. On voit ainsi le jeune bas-alpin rencontrer la culture classique alors que son milieu familial et social paraissait l'en tenir éloigné. Jean le Bleu lui-même n'est pas de santé bien robuste. Son père l'envoie en “stage” chez un berger, tout l'été, pour le remettre en forme avant la rentrée des classes d'octobre.
Les souvenirs en s'étendant largement à la situation des voisins constituent une galerie de portraits d'hommes et de femmes dont les passions forment un élément-clé du livre. Ce petit monde se débat principalement dans la pauvreté sinon la misère, face à la maladie et la mort souvent précoce et excessivement présente : maladies, accident mortel, suicides... Ce qui n'empêche pas de savoureuses histoires !
Exemple : le mariage de Gonzalès constitue un bel épisode de mélo et de scandale. Le beau Gonzalès est convoité par Sophie la jeune femme du vieux notaire et par une autre femme, dite la Mexicaine. Or le beau Gonzalès — tenancier de l'auberge — épouse Clara, enceinte. Clara, une fille qui a du bien. Ils arrivent à l'église ensemble, en fiacre. Sophie et la Mexicaine l'attendent avec un couteau ! Comme dans un crime prémédité...
Autre parfum de scandale : la fugue d'Aurélie la boulangère, narration qui sera développée dans le film de Pagnol en 1938. « La femme du boulanger s'en alla avec le berger des Conches. Ce boulanger était venu d'une ville de la plaine pour remplacer le pendu… » Consternation au village car le pain pourrait venir à manquer étant donné le désespoir du boulanger. Maillefer, un pêcheur, retrouve enfin la trace des amants : Aurélie a suivi le berger dans une île de la Durance. Il raconte ce qu'il a vu : « Le berger avait monté une cabane avec des fascines de roseau. Aurélie était couchée au soleil toute nue sur l'aire d'herbe. » Et comme le fragile boulanger écoute, il interprète pour le ménager : « Elle faisait sécher sa lessive »...
L'histoire cocasse se transforme en scène de western suite à l'intervention musclée de César qui, le dimanche suivant le retour d'Aurélie, veut empêcher le berger d'acheter du pain. Tabassé, le berger repart bredouille. « César but son absinthe à l'habitude, fit son bézigue, gagna et alla manger ». Mais l'affaire ne s'arrête pas là. L'après-midi, le berger et quatre de ses amis débarquent au bal et veulent forcer les filles à danser avec eux, provoquant les hommes de la ville. Bagarre générale, comme dans un western... Violence et humour voisinent ici pour le plaisir du lecteur.
Lire en 2015 ce roman écrit vers 1930 — et qui évoque ce qu'ailleurs on a appelé “la belle époque” — ne manque pas de provoquer plusieurs réactions. L'une est certainement la stupéfaction devant ce climat de précarité, de pauvreté voire de misère matérielle où vivent quasiment tous les personnages. Une autre est la prise de conscience d'une certaine brutalité, une certaine violence physique et morale : tel est en fait le monde que Giono dépeint dans une grande partie de son œuvre. Plus attendue, plus banale : la présence de termes qui renvoient à la vie quotidienne en Provence il y a un siècle.
• Jean GIONO : « Jean le Bleu ». Bernard Grasset, 1932. Livre de Poche, 276 pages.
 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE