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Sur une place de Gérone, la statue du général Alvarez de Castro rappelle la résistance héroïque menée contre les soldats de Napoléon, épisode que Bénito Perez Galdos a glorifié dans un de ses romans historiques. Inspiré par cet écrivain un peu oublié, qui utilisa massivement le dialogue dans sa recherche d'un plus grand réalisme (selon Wikipedia), Javier Cercas a fait des Lois de la frontière un roman doublement original dans sa forme puisque totalement dialogué et découpé en deux séquences, d'abord à l'été 1978, puis entre vingt et trente ans plus tard, le tout dans la Catalogne contemporaine. La fiction du dialogue s'impose simplement : un auteur (qui reste anonyme) a été mandaté par une maison d'édition locale, il y a donc une série de longs entretiens essentiellement avec l'avocat Ignacio Cañas qui est le principal contributeur du roman, pour évoquer son passé et son présent, et dans une moindre mesure avec le policier Cuenca et le directeur de la prison.
Sujet original donc. Dans un premier temps, à l'été 1978, Ignacio Cañas, alors adolescent issu de la classe moyenne, se trouve mêlé à une bande de jeune délinquants basée dans un quartier mal famé de l'autre côté du fleuve qui traverse la ville, constituant une sorte de frontière sociale, avec du déterminisme à la Bourdieu, d'où le titre. La bande est dirigée par un certain Zarco et son amie Tere, qui impressionnent fort le jeune lycéen qu'ils appellent ironiquement Binoclard. Tandis que Tere initie sexuellement le Binoclard un moment rebelle contre son milieu familial, ce ne sont que vols de voitures, cambriolages, vols à main armée. La bande sévit jusqu'à l'échec d'un hold up visant une agence bancaire : Zarco est arrêté mais ni Tere ni le Binoclard ne sont finalement inquiétés. Par la suite, tandis que le Binoclard retourne au lycée, réussit son droit et devient un avocat bien établi, Zarco poursuit seul sa “carrière” de bandit avec évasions spectaculaires suscitant une attention médiatique soutenue.
Vingt ans plus tard, à la demande pressante de Tere dont le charme opère toujours, le Binoclard devient l'avocat de Zarco désormais emprisonné à Gérone ! Grâce à l'exploitation éhontée du filon médiatique, grâce à l'habileté d'une “groupie” du mauvais génie — c'est le personnage de Maria Vela qui passe bien à la télévision régionale — l'avocat parvient à faire réduire la condamnation de Zarco, à obtenir des sorties, puis à obtenir sa libération sur parole. Thème important du roman, la rédemption dudit Zarco sera-t-elle effective et durable ? On peut en douter. Le mythe de Zarco en Robin des bois catalan s'avéra fragile : « ...presque du jour au lendemain, Zarco n'a plus été ce bon délinquant de légende qui avait finalement retrouvé le droit chemin, mais de toute évidence, un drogué invétéré, sordide et sale, un délinquant à perpétuité, ingrat et rusé, un loubard incurable… »
Les médias ayant fait de Zarco un personnage relativement connu, devenir son défenseur ajouterait à la notoriété de l'avocat. En même temps, cela lui permettrait de se rapprocher de Tere... Il en résulte une histoire d'amour en pointillé dans le temps et qui interfère avec l'action professionnelle de Cañas. Bien que la défense mise sur pied pour sortir Zarco de prison ait fait appel à la médiatisation, des considérations amères concernant les journalistes sont émises par l'avocat éclaboussé finalement par les propos irresponsables de Maria Vela : « ...je me méfie des journalistes, surtout des journalistes sérieux ou prétendus tels. Ce sont les pires. Eux, ils savent tromper, contrairement aux journalistes frivoles. Les journalistes frivoles mentent, mais tout le monde le sait et personne ne les prend au mot, ou presque personne ; les journalistes sérieux, en revanche, mentent en se retranchant derrière la vérité et c'est pourquoi tout le monde les croit. Et c'est pourquoi leurs mensonges font si mal. »
L'intérêt du roman est certainement modéré par une écriture qu'on peut qualifier de bavarde, tout entière faite de dialogues qui ressassent les mêmes faits de l'été 1978, puis les mêmes doutes de l'avocat sur la personnalité de son client, avec toujours une idée fixe : Tere est-elle ou non la petite amie de Zarco ? Il me semble que l'ensemble aurait gagné à être plus court.
Javier Cercas. Les lois de la frontière. Traduit par Élisabeth Boyer et Aleksandar Grujučič. Actes Sud, 2014, 345 pages.
 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE