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Depuis une vingtaine d’années, dans les sociétés occidentales, ont émergé de nouvelles pratiques entourant la naissance et la mort. Désormais les professionnels du soin et du funéraire redonnent une place centrale au corps, du nourrisson, du mort-né ou du défunt. Dominique Memmi, directrice de recherches au CNRS, cherche à comprendre les raisons de cette évolution, signe d’un tournant culturel majeur. Cette incarnation du début comme de la fin de la vie semblerait resserrer les liens et fortifier les identités, de plus en plus flottantes de nos jours.
Le personnel médical donne du sens à la présence du père coupant le cordon ombilical, recueillant le placenta lors de l’accouchement. Les sages femmes conseillent le bonding – le contact peau à peau mère-nouveau-né –, et contraignent à l’allaitement, comme si les liens parents-enfants avaient besoin du toucher, de la corporéité pour s’établir... De plus en plus de personnes nées sous X aspirent à connaître leurs géniteurs : matérialiser leur origine serait nécessaire à leur construction identitaire ; de plus en plus de personnes greffées craignent qu’une part de l’identité de leur donneur ne vienne modifier la leur.
De même, les pratiques mortuaires ont beaucoup évolué : qu’il s’agisse d’un foetus, d’un enfant mort-né ou de tout  défunt, on aurait aujourd’hui besoin de voir, de toucher le cadavre pour entamer le « travail de deuil ». Ainsi la crémation, répandue dans toute l’Europe, se voit contrainte à des règles : on ne peut plus garder une urne chez soi ni disperser les cendres ailleurs que dans un Jardin du Souvenir : elles deviennent l’équivalent du cadavre dans le cercueil.
Alors qu’il y a vingt ans ces nouvelles pratiques ne correspondaient à aucune demande sociale explicite, qui les a promues ? qui a répandu ce sentiment que l’intégrité corporelle protège l’identité ? – Les sages-femmes, les thanatopracteurs et autres professionnels du funéraire, selon l’auteur.
Jusqu’aux années 1990 on vit la mort comme une abstraction, occultée à l’hôpital et sans veillée funèbre. Avec l’accroissement de la longévité elle est devenue plus « rare », presque invisible et donc plus effrayante et répulsive. On fait son deuil dans l’ordre du symbolique. Depuis le milieu du XX° siècle on ne vit plus son corps comme un destin, une fatalité. On est libre d’avoir ou non un enfant, on peut décider de sa mort. Alors pourquoi en matérialiser la perte ? L’Eglise n’est pas à l’origine de cette nouvelles gestion du deuil, mais une « sacralité laïque » orchestrée par les professionnels du funéraire. La mort mise à distance, les croque-morts et tous ceux qui s’occupent des cadavres en ont été les principales victimes ; ils se sont sentis dévalorisés, méprisés. Pour sauver l’image de leur profession, toutes les pompes funèbres ont mis en scène les funérailles : « bien présenter le corps des défunts dans une cosmétique respectueuse de leur identité ».
Ainsi ils humanisent la mort et cet accompagnement plaît aux familles endeuillées. Cette ré-incarnation identitaire évite la souffrance psychique, et fait écho à la nostalgie des rituels de jadis.
Dans un monde où tout change, et trop vite, ces pratiques rassurent. Même si on plie son corps à ses projets, si on pense constructiviste, on redécouvre cependant depuis vingt ans la force réconfortante de la nature. La chair prend bien sa « revanche », le corps reste le support identitaire le plus solide ,à côté des multiples identités labiles que chacun se construit au fil de sa vie...
Dominique Memmi. La revanche de la chair. Essai sur les nouveaux supports de l'identité. Seuil, 2014, 280 pages.
 
Tag(s) : #ESSAIS, #SOCIETE