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La lame de fond, c'est le démon de minuit qui s’empare d’un époux, Van, à l’approche de la cinquantaine. Elle l’engloutit, submerge au passage femme , fille et maîtresse — Lou, Laure et Ulma — et déferle sur le lecteur grâce à la puissance évocatrice du style de Linda Lê.

Né à Saïgon, abandonné par son père qui lui a préféré la lutte pour l’indépendance de son pays, Van ne regrette pas le Vietnam mais sa mère, décédée seule là-bas. Il avait quinze ans lorsqu’en avril 1975, lors de la défaite des Américains, il a émigré en France. Correcteur littéraire, buveur, fumeur, un peu dragueur, mais très cultivé, ce « citoyen de l’univers » se  traîne entre son couple cahoteux et sa fille Laure, adolescente en crise entichée d’un junkie. Il a besoin de nouveauté. Arrive une lettre d’Ulma et c’est « le tremblement de terre ». Cette superbe métisse chinoise, dépressive, exact opposé de Lou, lui rappelle sa mère... mais est sa demi-sœur... Un an d’adultère incestueux, un an de « bonheur intense » pour Van qui « n’était pourtant pas inflammable ! ». Juste un an car son épouse, bretonne rigide et jalouse, le fait suivre et le renverse au volant de son Austin : Exit Van...

Linda Lê orchestre ce fait divers en roman choral dont la construction narrative ne manque pas d’originalité. Au soir de l’enterrement les quatre personnages se disent en alternance au long des quatre parties du jour qui suit. Van tient à « se justifier » par prosopopée ; les trois femmes, elles, par écrit. Les quatre récits s’entrecroisent, chacun brossant le portrait des trois autres autant que le sien ; chacun se livrant à l’introspection, à l’examen de conscience, reconnaît sa part de responsabilité dans ce fait divers tragique sans jamais accuser aucun des trois autres.

En empathie totale avec ses personnages la romancière révèle une grande finesse d’analyse psychologique. Tous ont été emportés par le tsunami de leurs passions-l’amour d’Ulma et Van, la jalousie de Lou, mais aussi par la résurgence de profonds traumatismes : si Van n’a jamais fait le deuil de sa mère si aimante, ses deux partenaires ont été rejetées par les leurs. La lame a atteint Laure : son père disparu, elle regrette d’avoir tant méprisé son « vieux dinosaure » qu ‘au fond elle aimait. Il lui devient désormais plus précieux que son gothique Tommy. Et Lou la meurtrière ? « Je l’ai tué sans le vouloir » écrit-elle. Un simple « fait divers » estime Van, un accident dû à l’ébriété. La fin ouverte du roman laisse ignorer l’issue du procès. Nul n’accuse Lou : sa conscience torturée suffit.

Linda Lê fait émerger les zones d’ombre de la psyché dans des existences douloureuses d’enfants sans père, de transfuge apatride, de métis en quête d’identité. L’Histoire entre en scène sans lourdeur : la guerre du Vietnam ou l’exode des hippies en Inde éclairent les personnages des amants. Enfin  l’auteur constitue l’écriture en thérapie salutaire pour les trois femmes : « J’écris pour voir clair » note Laure.

Au crépuscule tous ont accédé à un tel degré de lucidité qu’aucun n’éprouve ni ressentiment ni rancune. On croit rêver !

Linda Lê. Lame de fond. Christian Bourgois, 2012, 276 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #Vietnam