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Après “La passion selon Juette” voici la passion selon Aliénor. La petite-fille de Guillaume IX duc d'Aquitaine et prince des troubadours, est une de ces femmes de caractère comme Clara Dupont-Monod aime en peupler son Moyen-Âge.
Dans ce bref roman, l'héroïne a entre treize et trente ans. Mariée trop jeune à un prince capétien qu'on a « extirpé » de son cloître pour devenir roi par défaut, Aliénor est le strict opposé de Louis VII. Aliénor, « sorcière qui a grandi en écoutant des textes obscènes » aime la musique et les chansons, les parfums et les épices, les tenues voyantes quand Louis VII est sous la coupe des hommes d'Eglise : Suger et Bernard de Clairvaux. La romancière nous explique comment un mariage voulu par la raison d'état tourne à la tragédie pour le couple en entraînant le souverain vers de mauvaises décisions. Poussé à s'affirmer par et contre cette diablesse qui souvent lui tourne le dos, le pieux Louis VII, à la fois ébloui et furieux, commet bavure sur bavure, contre une cité de Champagne où il fait périr femmes et enfants dans les flammes, puis à la croisade où il se trompe d'adversaire.
Le parti pris de l'auteure consiste à faire alterner les monologues intérieurs d'Aliénor et du roi. L'écriture tout en phrases courtes est sensée donner de l'allant à leurs pensées. Certaines sont redoutables. Aliénor aime se promener dans Paris jusque dans le quartier des bouchers : « Une reine qui chevauche comme un homme, ils n'ont jamais vu ça. » Aliénor a installé deux baignoires dans sa chambre : « La seule pensée de Louis dénudé me fait rire. » La jeune reine se moque aussi de la famille régnante : du roi précédent devenu obèse, de sa belle-mère, de Philippe qui aurait dû régner : « cet idiot mourut (…) la tête fracassée contre les faubourgs de Paris. Un cochon s'était jeté dans les pattes de son cheval. N'est-ce pas un magnifique résumé du royaume de France ? Ce sont des porcs qui décident de son destin. »
Venus de deux cultures, le roi et la reine s'opposent évidemment sur la question religieuse et face à l'Eglise, et même sur l'art. Quand Suger inaugure le chœur de Saint-Denis, Aliénor voit d'abord la fête : « la lumière d'été illumine mes bijoux... » mais Louis lui fait honte : « Il porte la cotte grise des pénitents » ; ce n'est qu' « un pèlerin ». L'architecture gothique déplait à la reine venue d'une Aquitaine riche du décor roman : « Je cherche les centaures et les chevaux ailés qui parsèment mes abbayes. Rien. Ici, la pierre est arrogante et muette. Elle s'autorise à peine quelques coquetteries en forme de fleurs, de trèfles. Elle a gommé les aigles couverts d'écailles, les femmes-serpents, les diables hilares, les voyages en Orient. »
Elle sera la première reine de France à divorcer. Louis VII la disait diable. Qu'en dira Henri II ? Une suite donnerait à ce roman plus de force et de sens.
 
• Clara Dupont-Monod. Le roi disait que j'étais diable. Grasset, 2014, 236 pages.
Voir aussi la présentation par l'auteure .
 
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #HISTOIRE MOYEN AGE