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Barcelone, tueurs et prostituées : le décor ainsi planté pourrait renvoyer à un polar comme tant d'autres. Or, le dernier roman de l'auteur catalan tranche nettement avec la banalité, notamment par une narration soigneusement complexe qui mène le lecteur dans une intrigue qui le dépasse et dont il ne découvre la vraie dimension que passée la page 350. Le dernier opus de Ledesma relève de la tragédie : des femmes victimes d'agression, ou simplement menacées, fournissent une première inter-prétation du titre. Cependant il ne prend toute sa signification que lorsque l'intrigue se dénoue : alors se découvre la machination dont la vengeance constitue le mobile.

 

Le récit classique est ponctué, dès l'incipit, de chapitres où une jeune divorcée, Patricia Cano, s'exprime sans tabou et dit « je ». Elle confesse sa peur d'un homme d'une cinquantaine d'années qui la surveille par la fenêtre d'un appartement voisin ; elle y devine la figure de son tueur, qu'on identifie bientôt comme étant un certain Reglan, retour de Colombie et que l'inspecteur Méndez se fait fort de surveiller de près. Reglan, un acteur secret aux intentions et à l'identité mystérieuses...

 

Mais le fait divers à l'origine de l'enquête est autre. Sur le chemin de son travail, Palmira Canadell a été enlevée par trois hommes, violée et retrouvée morte dans une voiture au fond d'un ravin ; Emma sa sœur jumelle se sent menacée à son tour. Menacée, Anna Parra, une femme de soixante ans qui garde les enfants dont les mères se prostituent. Menacée, Elena Bustos dont l'ex-mari a obtenu de la justice la garde de sa fillette. Menacée, Eva Ferrer, séduisante veuve d'un avocat honnête, qui se retrouve quasiment sans ressources pour élever un fils autiste... Tout un réseau.

 

L'inspecteur Méndez, alter ego de l'auteur, figure le policier à l'ancienne, mal à l'aise au bureau, plus à l'aise dans les quartiers populaires de Barcelone, sensible à une misère sociale et psychologique incarnée par des filles qui vendent leur corps.

 

Le chef de Méndez n'est pas tendre avec son subordonné, ce flic nostalgique de la République et qui ne boit que pendant le service. « Méndez, vous n'étiez bon jusqu'ici qu'à rechercher les chiens perdus et à arrêter ces pickpockets qui finissent par oublier dans un bar les portefeuilles qu'ils ont volés, mais vous venez de descendre encore plus bas dans l'échelle professionnelle : vous vous limiterez désormais à assister aux enterrements. » Avant l'enterrement de Palmira, Méndez s'attarde justement dans un premier bistrot, et en continuant son tour des cafés, il ne manque pas de remarquer l'étrange réunion de cinq ou six femmes qui évoquent un casting pour la promotion d'un énorme projet immobilier, bien typique de l'Espagne de 2005, avant la crise. S'agit-il réellement pour elles d'améliorer l'ordinaire ? Mais alors, qu'y fait Marta Pino, richissime directrice d'une galerie d'art, sœur d'un puissant homme d'affaires connu pour ses démêlés avec son homologue Óscar Madero ? L'un cherchant à éliminer l'autre comme si la ville était trop petite pour leurs deux ambitions.

 

L'auteur charge clairement son roman avec l'évocation de la vie sexuelle de Patricia Cano entre le manoir des Pino et le loft de Madero. Comment, rue du Parlement, dans la petite chambre aux rideaux rouges, sa mère livra sa fille à son plus riche client, une scène qui revient comme un leitmotiv et comme une blessure ouverte.

 

À la galerie des personnages, l'auteur ajoute Barcelone, quartiers anciens et populaires, quartier riche du Tibidabo où résident les Pino, ou constructions récentes vers le port près des yachts des milliardaires. « Il observa l'immeuble, l'un des plus vieux du Raval, dont la construction remontait sans doute à l'époque où existait encore la dernière muraille de la ville, détruite au milieu du XIX° siècle, lors de l'expansion urbaine qu donna naissance au quartier de l'Eixample, et sur le tracé de laquelle furent construits les boulevards circulaires qu'on appelle les rondas. »

 

Ledesma excelle dans ce roman-gigogne où une affaire en cache une autre, où la spéculation immobilière se mélange avec la vie privée, l'argent avec le sexe, le présent avec les souvenirs des drames du passé, comme une photo de la guerre civile.

 

Francisco Gonzàlez Ledesma. Cinq femmes et demie. Traduit par Thomas Delooz. L'Atalante, 2006, 380 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE