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Ce petit livre, le dernier de l'écrivain tunisien, regroupe des chroniques lues à la radio durant le mois de ramadan qui précéda son décès. Orné de calligraphies de Hassan Massoudy, il rend hommage à des soufis célèbres ou méconnus tout en s'en prenant à l'islam politique qui ne croit qu'au terrorisme.

La rencontre de ces hommes – les soufis — et de ces femmes — les soufia —, nous emmène en voyage dans le temps. Avec Rabia al-Adawiya, voici l'Irak du VIIIe siècle. Elle monte la nuit sur le toit de sa maison, elle se concentre et elle dit : « Mon Dieu ! Les étoiles scintillent, les yeux dorment, les rois se cachent dans leur palais, les amants s'isolent dans leur alcôve, et moi, me voici entre tes mains. » D'autres soufis de ces temps reculés vivaient sur les rives de l'Euphrate ou du Nil, en Perse ou dans une oasis d'Asie centrale. Certains naquirent en Al-Andalus, comme Sidi Abu Madyan Shuyab dont le mausolée se situe près de Tlemcen où il mourut en 1197, ou comme Ibn Arabi qui finit ses jours à Damas en 1240. L'écrivain porte une affection particulière aux soufis du Maghreb, telle Sayyida Manoubia, contemporaine de saint Louis, et dont le mausolée de Tunis a été incendié en 2012 par des fanatiques salafistes.

Loin d'être replié sur lui-même, le soufisme dont nous entretient A. Meddeb est ouvert à l'autre et adepte de l'égalité adamique à la manière d'Al-Hakim al -Tirmidhi (IXe siècle) ; il choisit l'universalité comme vertu cardinale. Un siècle auparavant, Hasan al-Basri et ses disciples se référaient aussi bien au Coran qu'à la Torah ou aux Evangiles. Par leurs poésies mystiques les soufis célébraient le Dieu unique, la piété parfaite et souvent l'humilité, le don de soi. On retrouvera donc ici des extraits de poésies, mais aussi des anecdotes comme celle-ci rapportée par Ibn Battûta.

« Adham » — père d'un maître soufi du IIe siècle de l'hégire— « était un homme pieux, habité par la wara', le scrupule. Un jour se purifiant dans une rivière, il vit une pomme charriée par l'eau, il s'en saisit et en croque la moitié. Soudain, il se dit : Cette pomme ne m'appartient pas, elle vient du verger en amont. Il se dirige vers la ferme, frappe à la porte. La propriétaire le reçoit et lui dit que la moitié du verger appartient au sultan qui réside à Balkh » — l'antique Bactres dans le Khorassan — « à quelques trois cents kilomètres de Boukhara où il se trouve. Il décide d'y aller... » Vous lirez la suite page 52.

Au lecteur curieux de définitions et d'étymologie A. Meddeb donne en trois pages l'explication du terme « soufis ». Des auteurs des Xe et XIe siècles sont consultés dans ce but : des mots arabes signifiant « pureté », « élite » nous mettent sur la voie. Si, de façon idéaliste et assez attendue, Al Birûnî dans son Livre de l'Inde relie le terme à la sophia grecque, à la sagesse antique, d'autres explications sont plus terre à terre. Il en est ainsi de « la bure de laine brute » — sûf —que les soufis portaient « en signe d'ascèse, de pauvreté, d'humilité ». « Le soufi est celui qui a été ravi par Dieu » conclut A. Meddeb.

• Abdelwahab Meddeb. Instants soufis. Albin Michel, 2015, 183 pages.

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #ISLAM, #MONDE ARABE