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Sans doute l'auteur madrilène s'est-il inspiré du Décaméron mais il y a ici une intention bien différente et aucune peste à éviter.

Deux femmes et deux hommes forment une société occulte : le Tétraméron. ils se réunissent une fois par an dans une abbaye en ruines. Ils s'apprêtent à se dire des contes. C'est juste le moment où viennent en visite les collégiennes d'une institution privée. Descendue trente-septième et dernière de l'autocar, Soledad laisse le groupe s'éloigner avec sœur Esther. Elle ouvre une porte, descend un escalier et se retrouve devant cette société inconnue d'elle. Comme prise au piège.

Les histoires s'enchaînent alors, parfois hilarantes, mais toutes marquées d'étrangeté, surprenant Soledad par leur onirisme, leur érotisme ou leur caractère maléfique. La contribution de chaque membre est de deux contes. Soledad est ainsi amenée à juger des récits de M. Formes, de Mme Lefo, de M. l'Évêque de Godorna et de Mme Win ou Güín.

Un psychanalyste se laisse séduire par une patiente radioactive qu'habite l'esprit de Marie Curie ; il en restera tout chauve. Un riche amateur d'antiquités traque en mer la naissance de Vénus en même temps que le souvenir d'une certaine Sophia « danseuse dans un bar de Paphos » ; il se rend dans une « saloperie d'île » où la Aphrodite lui apparaît nuitamment et « morte de rire ».

Dans une soirée mondaine et quelque peu libertine sévit un certain Lupino, un magicien célèbre pour subtiliser de la lingerie féminine. Katharina K., une de ses victimes insistant pour récupérer son bien devra promettre de figurer dans une autre fête, comme « unique décoration... immobile, muette... pendant une nuit ». C'est ensuite Lustucru, un pauvre gamin de seize ans, qui tombe amoureux d'une star hollywoodienne : Jennifer Budoski, « en la voyant il sut qu'il allait devenir fou » et il disparut.

L'évêque a un goût prononcé pour les sacrifices rituels. Vient d'abord le récit de l'évasion magique de Xara une criminelle sadique que l'homme d'Église accompagne jusqu'à une sorte de Temple où règne une jeune prêtresse entourée de danseuses de samba. Après quoi il se lance dans le récit d'une tragique histoire de sacrifice rituel au milieu d'une assemblée d'actionnaires où une certaine Mme Boj s'intéresse surtout... aux chaussures qu'elles portait à son mariage. Avec Corpus Christi, M. l'Évêque de Godorna explique comment l'étudiante américaine Frances Flesh est « adorée sous la forme d'un fétiche d'ébène par diverses tribus de la zone est du lac Turkana » tout en précisant qu'il a assisté impuissant au sacrifice ultime de la jeune fille que les pécheurs africains avaient prise dans leur filet alors qu'elle se baignait nue au pied d'une cascade que hantait un monstre.

Dernière intervenante, Mme Güín s'attaque à une histoire d'un certain Gaston Grenoble, richissime dirigeant d'une fondation occupée à dépister le Mal avant de passer à l'histoire de Tjorn le vieux gardien de phare : « Il connaissait le Tétraméron, il l'avait lu dans un de ses multiples livres. La société de quatre conteurs... Si l'un s'en allait il devait être remplacé. » De cela, le lecteur se doutait...

Après chaque conte, Soledad est priée de d'exprimer, de donner son avis, de quitter la veste au blason de son collège ou de servir à boire. Et gare à elle si elle rit. Elle est souvent désorientée, déboussolée, mais fascinée aussi parfois. En même temps elle vit cette séance comme un rite initiatique car à plusieurs reprises c'est elle qu'elle voit figurer dans les récits, avant d'entrer à son tour dans le conte après s'être dépouillée de —presque— tout son passé de collégienne.

• José Carlos Somoza. Tétraméron. Traduit par Marianne Millon. Actes Sud, 2015, 250 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE