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Les premiers chrétiens étaient totalement pacifistes, souffrant jusqu'au martyre pour ça. Dix siècles plus tard, leurs descendants partaient à la croisade, tuer au nom du Christ, effacer leurs péchés et mourir en martyrs pour gagner le paradis. Comment expliquer ce paradoxe, tel est le sujet de ce livre nourri de références et de citations de théologiens et de chroniqueurs chrétiens, étude que nous devons à un médiéviste spécialiste de la chevalerie et des croisades. Des glissements successifs et des facteurs extérieurs ont conduit à ce retournement idéologique. La christianisation de l'empire romain fut le premier glissement puisqu'à la suite de la conversion de Constantin, les chrétiens devenaient soldats.

 

La chrétienté menacée. À la disparition de l'Empire d'Occident, la papauté, s'appuyant sur la « donation » territoriale de Constantin s'est retrouvée seule véritable autorité dans une vaste région et confrontée aux différents « Barbares ». La défense de Rome justifia la guerre défensive qui devint sainte et par là même juste. Deux périls extérieurs surgirent en même temps. D'une part les musulmans envahirent la Méditerranée occidentale, passant en Espagne, en Gaule, en Italie du sud tandis que les « pirates sarrasins » pillaient Rome en 846. D'autre part les assauts des Normands se multipliaient le long des côtes de l'Occident dont ils remontaient les fleuves, afin de dévaliser les riches abbayes. Pour défendre la chrétienté, les Papes durent s'appuyer sur les souverains francs comme Charlemagne, puis sur leurs successeurs germaniques. En 742 le concile d'Austrasie autorisa les clercs à suivre les armées « pour célébrer la messe et porter les reliques ». Mais concile après concile leur fut répétée l'interdiction de verser le sang.

La menace était aussi intérieure. La dislocation de l'empire carolingien donna lieu à un émiettement du pouvoir politique. Les guerres privées se multiplièrent et selon une thèse répandue l'Eglise aurait été conduite à inventer « la paix de Dieu » pour réduire les affrontements entre « milites » (les hommes en armes) et les actions criminelles contre les clercs et le reste de la population. Jean Flori tempère à la fois la gravité de cette anarchie féodale et l'attente ponctuelle de la fin du monde vers 1000 ou 1033, l'attente eschatologique étant plus diffuse. La paix de Dieu servit à protéger les clercs et leurs biens ; elle s'éleva contre les exactions des « milites ». Les évêques français organisèrent de nombreux synodes aux X° et XI° siècles ; ces conciles de paix menaçaient d'anathème « les violateurs d'église » pour protéger les églises, les clercs et les « pauvres de Dieu » dépendant des abbayes. En contrepartie, des bénédictions et autres « récompenses spirituelles » étaient promises aux seigneurs qui renonçaient à reprendre les donations faites aux abbayes. « L'Eglise s'engage avec ses armes spirituelles pour assurer la sauvegarde de ses biens matériels » écrit Jean Flori. Des milices de paix furent créées pour récupérer les biens spoliés (Bourges, 1038). Des trêves de Dieu, comme à Narbonne en 1054, ont moralisé le comportement de tous ceux qui portaient des armes.

Les saints et les reliques furent sollicités dans le but de libérer l'Église des convoitises des laïcs. Portées par les milices de paix, la statue de sainte Foy de Conques ou la bannière de saint Benoît, pour ne citer qu'elles, firent des miracles contre les spoliateurs de biens d'église. La crainte du saint mettait en fuite ses adversaires. En 982, le comte Guillaume Sanche fit le vœu de consacrer une église à saint Sever s'il l'aidait à vaincre « le peuple perfide des Normands » et de fait, le saint apparut « sur un cheval blanc revêtu d'une brillante armure » et « envoya des milliers de brigands au tartare » — selon ses propres mots. Les saints, mais aussi la croix. Dans une notice de 1058, le comte Ramon Berenguer Ier est présenté, après la prise de Barcelone, portant devant ses troupes la croix victorieuse, à la manière de Constantin.

 

L'image négative et inquiétante de l'islam

S'il y a longtemps que les historiens ne tiennent plus la bataille de Poitiers de 732 comme la naissance de l'Occident chrétien — malgré la chronique espagnole de 754 y voyant une victoire des « Européens »  — il n'en reste pas moins qu'on peut s'interroger sur la représentation que les chrétiens de ces siècles avaient de l'islam qu'ils combattraient. Devant les conquêtes musulmanes, les chrétiens d'Orient virent avant tout dans l'islam la réalisation des prophéties apocalyptiques. Retiré dans un monastère de Palestine vers 725, Jean Damascène cataloguait l'islam comme la déviation coupable du christianisme par un faux prophète. Théophane le Confesseur (vers 815), réduisait Mahomet à un faux-prophète, un épileptique conseillé par un moine hérétique ; faisant croire à une révélation divine, il diffusait sa doctrine héritée du judaïsme et du christianisme, par les femmes et par les armes. « Mahomet enseigna à ses auditeurs que celui qui tue un ennemi, comme celui qui est tué par un ennemi, entrera au paradis ». L'image devint classique des élus jouissant à satiété des mets savoureux et des boissons enivrantes en compagnie de femmes voluptueuses.

Georges le Moine (vers 850) se représentait l'islam comme un culte de démons, une religion de violence, d'immoralité, de perversité, de débauche et d'idolâtrie. Cette image négative s'amplifie au IXe siècle avec une volonté de résister à la culture arabe en diabolisant l'adversaire et dénigrant sa religion. Les massacres et pillages tel celui de Thessalonique en 904 firent apparaître l'islam comme une religion destructrice et guerrière, entièrement rangée dans le camp du mal. « Vengeons le viol des jeunes filles » concluait l'empereur Nicéphore II Phocas. Son successeur Jean Tzimiscès écrivit en 974 au roi d'Arménie son intention d'aller « délivrer le Saint-Sépulcre des outrages des musulmans » mais le patriarche et les évêques byzantins s'opposèrent toujours à l'idée de guerre sainte. Il n'en serait pas de même en Occident même s'il faut — semble-t-il — attendre le milieu du IXe siècle pour qu'apparaissent en Espagne des écrits violemment anti-musulmans. C'est le moment des martyrs de Cordoue, dont Euloge fit l'apologie, ainsi qu'un portrait très négatif de Mahomet et des Arabes : « Embrasé par la flamme de la sensualité, il n'hésita pas à forniquer avec sa tutrice selon la coutume des barbares » etc... Les reliques desdits martyrs seront récupérées en 858 par les moines de Saint-Germain-des-Prés (cf. Philippe Sénac). La doctrine du djihad menant au paradis — que l'on tue ou que l'on soit tué — est donc répandue dès le IXe siècle en Orient et en Occident, donc avant que s'amorce la Reconquista. Les Sarrasins avaient envahi l'Espagne le 11 novembre 714, jour de la saint Martin et de la défaite du goth Rodrigue devant Tarik. Les premiers, les rois des Asturies résistèrent aux Sarrasins au long du IXe siècle et entretinrent l'espérance prophétique d'une victoire dans la péninsule et jusqu'à Jérusalem où aurait lieu le combat final du Christ contre l'Antichrist. Ainsi vers 950 la reine Gerberge, femme de Louis IV d'Outremer, s'inquiétait-elle auprès d'Adson de Montier : quand l'Antichrist apparaîtrait-il précipitant les événements marquant la fin de l'Histoire ? D'une source à l'autre, les musulmans sont identifiés à des peuples différents, Sarrasins, Arabes, Maures, Turcs... En 1097 la comtesse de Flandre écrit que son mari est parti « réprimer la perfidie des Perses ».

 

• Le rôle déterminant des Papes

Au temps de la réforme grégorienne, tous les adversaires de la papauté et des réformes qu'elle entreprit furent considérés comme ayant partie liée avec le Diable ou l'Antichrist. Contre ces adversaires diabolisés une guerre sainte devait se lancer sous la bannière (le vexillum) de saint Pierre. Après l'échec de Léon IX face au Normands, Nicolas II s'en fit ses vassaux par serment en 1059. Ils iraient porter la guerre sainte en Sicile et la reconquérir. Grégoire VII s'imaginait pouvoir placer tous les comtes, rois et empereurs sous sa domination au moins spirituelle. Inutile de rappeler les conflits avec un empereur tel Henri IV...

En Espagne, l'avancée de la Reconquista serait l'occasion de développer la suprématie pontificale ; mais avec Alphonse VI de Léon-Castille, le pape se contenta de placer son royaume sous « le patronage de saint Pierre » — il lui envoya une petite clé en or pour qu'il ressente l'effet bénéfique d'un tel patronage !— et deux ans plus tard, en 1081, la Castille adopta enfin le rite romain (au lieu du rite remontant aux Wisigoths qui avaient été ariens).

La guerre sainte s'organisa au XIe siècle prenant peu à peu des allures de croisade. Après le raid du vizir al-Mansour jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle en 996, la Reconquista s'enclencha avec Sanche III de Navarre ; al-Mansour mort, le califat se brisa entre les “rois de taïfas”. La prise de Barbastro survint en 1064 ; Alphonse VI prit Tolède en 1085 ; Rodrigue (le Cid) s'empara de Valence en 1094. Les Normands devenus bras armés du pape boutèrent les musulmans hors de Calabre, des Pouilles, puis de la Sicile.

Pour reprendre Barbastro, les Espagnols avaient été rejoints par des guerriers venus de France et d'Italie : croisade avant la lettre, soutenue par le pape Alexandre II. Grégoire VII envisagea en 1074 une croisade en Orient, projet qu'il détaille dans une lettre à Henri IV. Pisans et Gênois réussirent un raid sur Mahdia en Tunisie en 1087, à l'initiative du pape Victor III, selon la chronique du mont Cassin. Enfin Urbain II prêcha la croisade, au concile de Clermont le 27 novembre 1095. Le moment a été déterminé par les circonstances (appel à l'aide des Byzantins, chrétiens d'Orient victimes des conquêtes turques) mais il s'agissait bien de continuer la reconquête jusqu'à Jérusalem, de purifier les Lieux Saints de la pollution des infidèles, tout en transformant en pèlerins les guerriers en armures ornées de la croix, de leur permettre d'effacer leurs péchés et de gagner le paradis. Comme dans le jihad.

 

L'auteur conclut judicieusement sur la différence entre croisade et jihad. La principale est que la croisade reconquiert Jérusalem alors que le jihad n'a pas eu à libérer La Mecque d'une présence étrangère.

 

Jean FLORI. La guerre sainte. La formation de l'idée de croisade dans l'Occident chrétien. Aubier, 2001, 406 pages, bibliographie.

NB. L'ouvrage est aussi intéressant du point de vue de l'historiographie de ce sujet, l'auteur se livrant à diverses polémiques, en particulier contre Carl Erdmann, historien de l'idée de croisade.

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #ISLAM