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Dans After Daybreak, Ben Shepherd rapporte qu’au ghetto de Wilno, en 1945, arriva « une mystérieuse cargaison de rouge à lèvres » : la bouche écarlate, les détenues juives se sentirent de nouveau humaines. Cette émouvante anecdote a interpellé I. Jablonka, professeur d’histoire, codirecteur, avec P. Rosanvallon de La République des idées et l’a incité à enquêter sur le métier d’esthéticienne. Les instituts de beauté se développent dans le monde entier, les professionnelles proposent leurs services à domicile, dans les hôtels, alors que, paradoxalement, ce métier reste socialement invisible, victime de préjugés et doublement méprisé —selon l'historien— : comme tous les métiers manuels en France, et parce que l’esthéticienne touche aux « zones intimes », « décrotte le corps humain » de ses poils, ongles et corne aux pieds. Une infirmière fait aussi des lavements et des toilettes intimes, pourtant on ne la dénigre pas. Or, même s’il n’est pas médical, le soin esthétique, en entretenant le corps, soigne le mental, apaise, rassure. « L’esthétique est un humanisme » affirme l’auteur.
Diplômée à l’issue d’une formation, l’esthéticienne allie la connaissance du corps à la compétence technique. Payées au Smic pour la plupart, les esthéticiennes en institut ont un planning quotidien très chargé. Même si en libérale et en province le stress est moins lourd, toutes doivent parfois s’occuper de clientes agressives, dédaigneuses, négligées et supporter leurs odeurs intimes... S’invite aussi la fatigue physique : être esthéticienne n’a rien d’une « activité de boudoir ».
Tout un vocabulaire spécifique fait vendre du rêve : on propose un « modelage », et non un massage ; on « repulpe » avec un soin « intense ». Tout ce « bobard cosmétique » n’est que mensonge incitatif. Nul n’ignore que ces soins onéreux n’ont qu’un effet de courte durée : alors pourquoi un tel succès ?
Une séance dans la cabine cocon à l’ambiance parfumée, c’est un moment de détente, d’oubli du stress quotidien. Des femmes de tous âges et de tous milieux sociaux confient leurs problèmes à l’esthéticienne. Ayant « vocation d’empathie », son savoir faire se double d’un savoir donner, de l’écoute et du temps, outre un peu de beauté. De plus en plus d’hommes viennent se faire épiler mais avec eux les esthéticiennes gardent leurs distances et évitent les confidences. Certaines femmes fréquentent les instituts de beauté influencées par la mode, d’autres poussées par leur mari. Toutes rêvent du corps idéal. Celles « à la peau mate à foncée », elles, ont besoin de s’affirmer dans leur beauté noire. Si l’Oréal et autres groupes ont créé pour elles des produits spécifiques, il n’est pas rare, à Paris Château d’Eau par exemple, que dans ces instituts fréquentés par une clientèle afro-caribéenne, jeunes chinoises et africaines travaillent au noir. Mais toutes, ni domestiques ni prostituées, se battent pour être reconnues.
La plus belle preuve de l’utilité sociale de ce métier, c’est la socio-esthétique. Ces professionnelles spécialement formées dispensent du soin à des femmes cancéreuses, des détenus, des femmes battues ou de jeunes anorexiques hospitalisées : un peu d’estime de soi et le sentiment de faire partie de la société.
La demande de soins esthétiques s’amplifie pour de multiples raisons. C’est surtout pour s’offrir un moment à soi qu’il est bon de fréquenter les esthéticiennes. Soigner le corps c’est soigner le psychisme : la cabine devient le nouveau divan du psychanalyste, moins dispendieux et plus efficace !
• Ivan Jablonka. Le Corps des autres. Seuil, coll Raconter la vie. 2015, 103 pages.
 
 

 

Tag(s) : #SOCIETE, #ESSAIS