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Professeur de philosophie d’origine camerounaise, G.P. Effa prête sa voix à Raphaël Élizé, métis martiniquais, vétérinaire et maire de Sablé-sur-Sarthe de 1929 à 1940.

Démis de sa fonction par le gouvernement de Vichy parce que noir, ce socialiste résistant fut arrêté à l’automne 1943 par la Gestapo et mourut au camp de Buchenwald le 9 février 1945 sous les bombardements alliés. Le romancier évoque avec exactitude la vie d’Élizé jusqu’à son arrestation puis imagine avec d’autant plus d’empathie ce que fut son année au camp qu’il partage la même couleur de peau que son biographié. À moins que l’on ait retrouvé les notes d’Élizé ? Peu importe car pour décrire la vie des détenus en camp d’extermination, G.P. Effa ne manquait pas de sources. On croit souvent relire des pages de Si c’est un homme de Levi ou revoir les scènes atroces de Nuit et brouillard. L’auteur se livre à une réflexion philosophique sur la condition humaine en mettant en parallèle des éléments de la vie du vétérinaire et de celle du déporté : noir, R. Élizé a lutté pour se faire accepter ; noir, on l’a battu davantage qu’un juif ou que le chien d’Hitler... À l’heure de son arrestation, il prend conscience qu’il ne peut échapper à son histoire personnelle ni à l’angoisse existentielle qui l’habite à jamais.

R. Élizé a échappé à la catastrophe de la Montagne Pelée ; garçonnet arrivé à Paris il avait déjà la volonté d’effacer « jusqu’au souvenir de l’esclavage ». Établi vétérinaire à Sablé, il dut vaincre la méfiance des paysans et se battre pour imposer sa différence. Il gagna leur confiance grâce à sa capacité d’écoute et de compassion face à la souffrance des vaches, lorsqu’un vêlage à risque ne jetait sur la paille qu’un veau morné. Attentif à ses administrés son action sociale transforma Sablé. Mais ayant perdu sa fille Janine, âgée de dix-sept ans, maire destitué et résistant arrêté, R. Elizé était un homme vaincu quand on le jeta dans le wagon. Pourtant sa force de résistance lui insuffla l’énergie nécessaire pour survivre entre désespoir et espérance. Devenu le matricule 40490 R. Élizé subit plus encore que les autres détenus la violence et les humiliations, parce qu’un nègre est moins qu’un juif dans la hiérarchie nazie, juste « un cafard ». À la déchéance physique s’ajoutait la déréliction ; pour lutter contre ce sentiment d’abandon et de solitude morale, l’ancien vétérinaire développe des stratégies, cherche à soulager, par un geste, un regard la souffrance de son voisin malade. Avec d’anciens résistants ils lancent le journal du camp où fuse leur désir de vengeance : écrire c’est vivre. Mais les mots ne procurent qu’une illusoire libération. Vient la haine aussi : R. Élizé qui a tant combattu les allemands, « fourbes, lâches, vicieux » rêve d’ « être l’assassin d’Hitler ». Il ne supporte plus l’odeur de la mort montant des cheminées, toute pareille à celle de la putréfaction animale, ni les S.S., ces chiens de garde qui assassinent alors que le vrai chien de garde défend et protège. G.P. Effa veut nous rappeler que l’homme est un animal, mais pire que les autres qui eux ne tuent jamais par plaisir ? On le savait déjà.

En revanche, R. Élizé ne parvient pas à se délester de son histoire jaillie du « viol d'une esclave par un maître blanc ». Il porte la couleur de sa peau comme un destin , contre lequel, tel Sisyphe remontant son rocher, il doit lutter. À Buchenwald un noir vaut moins qu’un juif, c’est le véritable intérêt du roman, outre le fait que l' expérience de vétérinaire décuple l’horreur des camps.

G.P. Effa ne manque pas des mots pour le dire. Mais souvent sa plume se perd en confuses digressions ; on a alors la désagréable impression que l’auteur s’approprie la détention de son biographié comme prétexte à exposer ses idées. La littérature et le cinéma ont banalisé le thème des camps d’extermination : G.P. Effa n'y a pas échappé.

• Gaston-Paul Effa. Rendez-vous avec l'heure qui blesse. Gallimard / Continents noirs. 2014, 194 pages.

Du même auteur: Nous, enfants de la tradition.

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000, #BIOGRAPHIES, #LITTERATURE FRANÇAISE