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mars 21-2015Un couple attablé dans un café ou un restaurant chic, telle est l'image qui ouvre et qui clôt ce roman tout à fait remarquable de Javier Marías. La manière très personnelle du romancier espagnol s'affiche de façon inoubliable dans ce roman de 2011, Los Enamoramientos, dont les deux personnages principaux sont justement Javier et Maria..., deux célibataires vivant à Madrid.

L'intrigue est simple en apparence. Editrice, Maria prend chaque matin son petit déjeuner dans un café que fréquentent régulièrement Luisa et Miguel Desvern ; ils lui donnent l'image du couple fusionnel. Quand Miguel est assassiné, Maria exprime sa sympathie auprès de Luisa. Invitée à lui rendre visite, celle que le couple Desvern qualifiait secrètement de « Jeune Prudente », rencontre leur avocat : Javier Diaz-Varela, fort bel homme, soucieux de sa tenue vestimentaire. Dans les jours qui suivent, Javier et Maria entament une liaison. Elle est tombée amoureuse de l'avocat du couple et ils parlent, et parlent de ce pauvre Miguel, qu'un clochard vient d'assassiner de dix-sept coups de couteau.

Rien d'un polar en fait : tout se passe dans la tête de Maria. C'est elle uniquement que l'on suit deux ans durant. Le lecteur l'accompagne chez Javier, où elle ne reste jamais la nuit entière, et suit, de chapitre en chapitre, les interrogations qu'elle se fait sur Miguel, sur Luisa, sur Javier. Dans ce flux de conscience naissent des doutes incessants, accompagnés d'idées générales sur l'amour et la mort, à commencer par l'oubli de l'être cher : on s'imagine comment Luisa, peu à peu, effacera le souvenir de son défunt mari, elle — encore jeune — ne restera pas seule suppose-t-on. Ce Javier si prévenant auprès de Luisa, et dont il conduit les enfants à l'école, n'est-il pas amoureux d'elle ? Ne choisit-il pas la compagnie de Maria qu'en attendant que Luisa sorte de son deuil ? Par ailleurs, n'est-il pas le meilleur ami, et un ami d'enfance, de Miguel Desvern ou Deverne ? L'ambiguïté du patronyme, annoncée dès l'incipit, fait tout pour habituer le lecteur à se laisser prendre à cette atmosphère permanente d'interrogation.

Les sujets de conservation de l'avocat ajoutent au sentiment d'étrangeté : pourquoi discuter avec elle de la nouvelle de Balzac, Le colonel Chabert ? Le colonel, tenu pour mort sur le front russe, et revenu miraculeusement, se trouve rejeté par Mme Ferrand, mais il figure aussi le défunt toujours présent dans l'esprit de Diaz-Varela. Aussi ne s'oriente-t-on pas vers la naissance de la jalousie chez Maria, c'est Javier qu'elle aime et qui l'intrigue. Mais quand surgit le trouble Ruibérriz, venu alerter Javier au milieu de la nuit, Maria, en surprenant des propos qui ne lui étaient pas destinés, s'exposera au flash d'une sidérante révélation. Quinze jours plus tard, Javier tentera de lui révéler une autre version des faits. Qui croire ? Maria n'a pas fini de s'interroger.

Voici un passage significatif de cette écriture toute en longues phrases et de son penchant pour les considérations psychologiques. Diaz-Varela vient d'évoquer Le colonel Chabert à Maria qui se découvre amoureuse de cet homme et se sent « disposée à prendre à cœur n'importe quel sujet qui intéresse ou dont nous parle celui que nous aimons » :

« C'était comme s'il voulait chercher des preuves dans un roman — pas dans une chronique, des annales ou un livre d'histoire —, se persuader à travers lui que l'humanité était ainsi faite, qu'elle l'avait toujours été, qu'il n'y avait pas d'échappatoire et qu'il ne fallait pas en attendre autre chose que les pires bassesses, les trahisons et les cruautés, les manquements et les mensonges qui florissaient et se commettaient en tout temps et lieu sans nécessité d'exemples préalables ou de modèles à imiter, à cela près que la majorité restaient secrets, cachés, qu'ils étaient subreptices et jamais mis au jour, ni même après cent ans passés, alors que plus personne justement ne se soucie de savoir ce qui eut lieu il y a si longtemps. »

• Javier Marías. Comme les amours. Traduit par Anne-Marie Geninet. Gallimard, 2013, 372 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE