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Dans la liste des tyrans que le Tribunal Pénal International aurait pu juger pour génocide, une figure occupe le premier rang : celle de Mao Zedong. Entre 1949 et 1976 son règne fut en effet une calamité sans précédent pour les Chinois qu'il affama, tortura et fit périr pour flatter sa vanité. « Mieux vaut laisser mourir la moitié des gens, de façon à ce que l'autre moitié puisse manger à sa faim » déclara-t-il cyniquement lors d'une conférence à Shanghai, le 25 mars 1959, après avoir entendu critiquer sa politique. Publiée vingt ans après la mort du Grand Timonier, l'enquête du journaliste anglais Jasper Becker qui fut en poste à Pékin et à Hongkong, a été l'un des tout premiers livres exclusivement consacrés à cette catastrophe causée par le maoïsme, un sujet que j'avais entrevu à la parution en 1975 du témoignage de Jean Pasqualini, Prisonnier de Mao. Pourtant à cette époque les intellectuels occidentaux adoraient Mao, et François Mitterrand revint de Pékin en niant toute famine dans ce pays.

Jasper Becker commence par rappeler la longue histoire des famines en Chine, en constatant qu'elles avaient généralement été liées aux guerres civiles — comme la révolte des Taipings au XIXe siècle — mais que jamais la totalité des provinces de l'empire n'avait été touchée de plein fouet simultanément. Pour cet ouvrage pionnier, l'auteur a eu connaissance de rapports établis par des responsables du parti ; il a utilisé de nombreux témoignages directs, recueillis sur le terrain, ou qui lui furent adressés. Si l'analyse approfondit le cas du Henan et de l'Anhui, elle s'intéresse à l'ensemble de la Chine y compris les provinces tibétaines.

Que s'est-il passé ? Contrairement à ce que prétendit le PC chinois, la météo n'était pour rien dans les mauvaises récoltes et la famine. Becker décrit clairement l'enchaînement entre les premières mesures prises après 1949 et le Grand Bond : la violence exercée sur les campagnes dès le début de la réforme agraire a brisé la capacité de résistance de paysans qui, pour beaucoup, en attendaient un mieux vivre. Or, l'objectif de Mao n'est pas celui-ci, mais l'établissement d'une société égalitariste en lançant la collectivisation poussée au maximum, tout en ignorant les déboires de l'URSS entre 1929 et 1935.

La mise en place des Communes populaires s'est faite en 1958 en imposant la culture des céréales comme panacée, quelles que soient les conditions locales (climatiques, pédologiques, etc), et en exigeant des livraisons d'un volume délirant répondant à une propagande qui avait perdu la raison. De plus, les paysans se voyaient obligés à gaspiller leur temps et leurs forces pour produire de l'acier, sans compétences ni moyens techniques, tout en dévastant leur environnement. La terreur qui s'exerça sur les campagnes venait d'un souverain mépris des hommes accusés de cacher des récoltes imaginaires tandis que les cadres soumis à la hiérarchie du Parti faisaient remonter des statistiques triomphales malgré des récoltes en chute libre. Le pouvoir n'ouvrit pas les entrepôts d'Etat pour soulager la famine : averti de l'hécatombe, Mao refusa d'y puiser des secours, continua par défi à exporter des céréales à l'URSS ; il refusa de corriger sa politique dangereuse, malgré les demandes pressantes du maréchal Peng Dehuai puis d'autres dirigeants, tel Liu Shaoqi que l'auteur qualifie de « sauveur des paysans » car il mit en place des mesures atténuant leur exploitation.

Dès l'hiver 1959 la surmortalité de famine explosa et s'amplifia durant les années suivantes, tandis que la natalité s'effondrait. Sans chercher à multiplier gratuitement les scènes d'horreur, l'auteur décrit amplement les effets de la dénutrition. Il traite de la question du cannibalisme dont l'ampleur a été sans précédent et les témoignages nombreux. Se référant à des archives chinoises, l'auteur donne des estimations très ouvertes du nombre des victimes : de 30 à 60 millions de morts. Selon les recherches de Chen Yizi de l'Institut du système des réformes, en additionnant les quatre provinces de Henan, Anhui, Shandong et Sichuan, on arrive déjà à 32 millions de victimes. Il est également difficile d'évaluer le taux de mortalité sur la base de la population vivant à la veille du déclenchement du Grand Bond, vu le peu de fiabilité des recensements d'avant celui de 1982. De nombreux districts auraient perdu plus de 25 % de leur population. La plus grande famine dont on avait trace, entre 1876 et 1879, avait provoqué 9 millions de décès, soit le nombre de victimes du seul Sichuan entre 1958 et 1962.

La puissance de cet essai réside aussi dans une contextualisation qui ne se limite pas aux premières années de la République Populaire. L'auteur connaît suffisamment l'histoire du pays pour établir des rapprochements pertinents. Un chapitre consacré au district de Fenyang (Anhui) évoque l'empereur Zhu — fondateur de la dynastie Ming— dont c'était la région d'origine ; cet empereur voulut révolutionner l'agriculture, il établit un régime policier et devint un tyran : il fut pour Mao « un précurseur et un modèle ».

L'auteur accorde beaucoup d'attention aux dirigeants régionaux et locaux. Il décrit à la fois des dirigeants “radicaux”, fanatiques tout dévoués au Grand Timonier, insensibles à l'accumulation des cadavres dans leur circonscription, et aussi des hauts responsables qui ne savent pas comment faire “atterrir” Mao, et des cadres terrorisés, ou même des cadres locaux qui prennent la tête des paysans et de la milice pour aller attaquer un train de céréales ou un entrepôt d'Etat.

Une thèse passionnante : la prétendue Révolution Culturelle des années suivantes ne peut pas se comprendre sans référence au Grand Bond. La chimérique collectivisation à outrance constitua un phénomène clivant à l'intérieur du parti : origine du combat entre deux lignes qui démarra en 1966 et dura jusqu'à la chute de la Bande des Quatre. Mao Zedong mena la Révolution culturelle pour éliminer ceux — les “experts” — qui avaient critiqué son Grand Bond et ses Communes populaires. Après avoir mobilisé les jeunes des villes dans les formations de Gardes Rouges pour combattre les « droitiers » et les « révisionnistes », Mao Zedong les envoya par millions dans les villages : c'est ainsi qu'ils prendront conscience du drame que les campagnes avaient vécu, de la misère choquante des paysans, car ni leurs parents terrorisés ni la presse aux ordres n'avaient pu véritablement expliquer à ces jeunes des villes pourquoi et comment la famine s'était abattue sur le plus vieil empire du monde.

Bien sûr, depuis cet ouvrage paru en anglais en 1996, d'autres travaux ont vu le jour. Dans Le Monde du 1er juin 2012, Brice Pedroletti signale un ouvrage du néerlandais F. Dikötter, Mao's Great Famine, the History of China's Most Devastating Catastrophe (1958-1962), estimant comme Becker à 45 millions le nombre de morts de cette famine, mais en attribuant la responsabilité au « délire productiviste » de Mao — ce qui ne correspond pas à l'explication de Becker, qui met plutôt en cause le projet hyper-collectiviste de Mao et son fol entêtement. Dans Le Monde du 17 septembre 2012, Sylvie Kauffmann mentionne deux autres titres. D'une part, The Great Famine in China, 1958-1962, de l'historienne chinoise Zhou Xun. D'autre part l'essai du journaliste Yang Jinsheng, paru à Hongkong en 2008, traduit au Seuil en 2012 : Stèles, La grande famine chinoise, 1958-1961.

Qu'en est-il aujourd'hui de la recherche historique sur ce sujet dans la Chine de plus en plus nationaliste de Xi Jinping ?

• Jasper BECKER. La grande famine de Mao. Editions Dagorno, Paris, 1998, 517 pages. Préface de Jean-Philippe Béja.

 

 

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