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Misent, une station balnéaire chic au sud de Valence, et quelques kilomètres à l'intérieur des terres, la petite ville d'Olba, toutes deux sorties de l'imagination de Rafael Chirbes. Dans l'Espagne en crise, fin 2010, l'immobilier achève de s'effondrer entraînant la ruine de nombreuses entreprises, l'arrêt des chantiers, l'explosion du chômage. Le lendemain de Noël, Ahmed, un ouvrier licencié parti pêcher dans les marais proches de Misent découvre deux cadavres à demi-enfoncés dans la vase à proximité des restes calcinés d'un véhicule. Ahmed préfère quitter les lieux sans se faire remarquer. Est-ce le début d'une enquête policière ?

Absolument pas ! Le roman consiste essentiellement en un long monologue intérieur lourd de récriminations. Le flux de paroles vient d'Esteban, soixante dix-ans, patron à Olba d'une PME de menuiserie qui vient de fermer ses portes mettant au chômage son personnel dont Ahmed faisait partie. Au rythme de longues, longues, phrases, Esteban déballe toute sa vie, celle de maintenant, celle d'autrefois, tout le cercle familial, les parties de pêche et de chasse dans les marais avec l'oncle Ramòn, et plus tard des aventures tarifées avec des filles venues de l'Est. Mais au fil des pages le contenu du roman d'une vie devient de plus en plus lugubre.

En cette fin d'année 2010, Esteban, qui est resté célibataire, vit seul avec son vieux père infirme et muet après une opération à la gorge. Liliana, une jeune colombienne, venait pour les soins ; désormais elle ne sera plus payée et n'éclairera plus ses jours. La menuiserie a fait faillite : Esteban a commis l'imprudence de s'associer avec Tomàs Pedros, le promoteur local et principal client de la PME, qui a pris la fuite avec son épouse Amparo. Ayant hypothéqué tous ses biens, Esteban n'a plus d'issue. Sa seule satisfaction ? Carmen, sa sœur, qui le snobe depuis Barcelone, n'héritera de rien.

Esteban fréquente le bar Castañer, le rendez-vous des amis et des notables d'Olba autour d'anisettes et de parties de cartes. À travers eux Esteban revit le passé, le fantôme de la Guerre civile et des règlements de comptes, puis le boom touristique qui leur permit un temps de mener grande vie. Du côté d'Esteban on était républicain : le grand-père ébéniste avait été fusillé et le père a connu des années de prison. Chez les Bernal, on était de l'autre bord, ce qui n'a pas empêché une certaine amitié entre Francesco et Esteban. La vie de Francisco est un peu l'image inversée de celle du menuisier : avec Leonor, ancienne amour de jeunesse d'Esteban, Francisco connut réussite et notoriété : un restaurant étoilé au Michelin, la direction de publications gastronomiques et œnologiques, un yacht amarré à la marina, et — devenu veuf — l'achat d'une vaste demeure ancienne où Esteban retrouve des meubles de collection sur lesquels son père et son grand-père travaillèrent.

Le monologue — qui ménage aussi une place à Liliana, nostalgique de son pays, aux autres employés de la menuiserie, quasiment une famille, et finalement à Tomàs, — ne sera pas d'une lecture agréable pour qui n'aime que l'écriture “à l'os” ; il vous plonge dans une composition baroque, déroutante parfois, souvent triviale, qui fait de ce livre attachant et noir un témoignage accablant et percutant sur la crise. Un roman très actuel.

Rafael CHIRBES. « Sur le rivage ». Traduit de l'espagnol par Denis Laroutis. Rivages, 2015, 509 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE